A propos de La Danseuse, biopic de Stéphanie Di Giusto sur la vie de Loïe Fuller, sorti en salle le 28 septembre 2016.

par DGRojoyVerde,

 Ill8

Tout est réussi dans ce long métrage présenté à Cannes lors du dernier festival dans la catégorie Un certain regard. Il m'est avis que Stéphanie Di Giusto fera parler à nouveau d'elle prochainement.Ici, elle signe une fresque d'époque post-romantique très dense. Elle y maitrise les codes de l'époque, les couleurs, les lumières. La photographie est nette. On y trouve d'ailleurs un ensemble de petits clins d'œil en forme d'hommage à cet art qui est l'art premier de la réalisatrice dont on devine qu'elle n'a rien perdu de son œil avisé. Certains plans sont de véritables tableaux photogéniques.

On balance tout au long de ce film bilingue entre les tableaux naturalistes de Maupassant, et le réalisme anglo-saxon propre aux réalisations de la BBC. La toute première partie se déroule dans une Irlande de la fin du XIXème siècle, une Irlande pauvre et violente, rappelant les décors des fresques austeniennes ou la très belle adaptation de la biographie de Stephan Zweig sur Marie Stuart reine d'Ecosse. La deuxième partie, également en anglais sous-titré se déroule dans le Brooklyn new-yorkais des années 1890 et évoque les combats de femmes austères contre l'alcool, annonciateur du mouvement de la Prohibition. Enfin, la dernière partie est située en France et plus particulièrement dans le Paris de la Belle Epoque, entre plaisirs des riches et première grande crise du capitalisme.

La réalisatrice a choisi des acteurs et des actrices à la hauteur, un film réalisé par une femme sur une femme avec des femmes autour, les hommes ne sont ici que des relais, des points d'appui, au mieux des repères très fragiles. Ainsi en va-t-il du personnage joué à merveille par un Gaspard Ulliel réellement à son aise et qui campe un aristocrate torturé par ses contradictions, malheureux en amour, drogué et tellement sensible qu'il ne survivra pas au train d'enfer que s'inflige le personnage principal, incarné de haute volée par Stéphanie Sokolinski dite Soko, découverte dans Augustine, patiente rétive de Charcot.

Soko a mis beaucoup d'elle-même dans ce rôle taillé à sa mesure, la détermination de cette première chorégraphe moderne qui part de rien, invente tout, devient une icône, se brûle les yeux et le cœur dans des relations bisexuelles assumées, qui lui font autant de mal qu'elle s'en inflige, pour donner à voir des chorégraphies où la grâce et le Beau tutoient le divin.

Elle est à la fois farouche, amoureuse, sensible, tenace, aventurière, déterminée, femme, timide sur scène quand il faut saluer son public. Soko a cultivé la ressemblance avec son personnage très naturellement, elle est autant qu'elle agoraphobe, entière dans les relations avec l'Autre même si elle doit y laisser des parts d'elle-même. Ainsi en va-t-il de sa relation très ambivalente avec les deux femmes qui lui sont le plus proche dans le film, l'excellente découvreuse de talents campée par Mélanie Thierry, qui la défend jusqu'au bout d'elle-même, et la très sûre Lily-Rose Depp, qui lui donne la réplique et lui fait toucher du doigt toutes ses contradictions et ses limites, tellement sûre de son fait qu'elle en écrase un peu son personnage par trop froid. La ressemblance avec l'héroïne Loïe Fuller va jusqu'à cet épisode cocasse du film où elle se choisit un nom de scène et crée une anagramme à partir de son prénom Marie-Louise comme Soko à partir de son patronyme Sokolinski.

Au final ce film est servi par des premiers rôles féminins forts et fragiles, tendres, drôles, déterminés jusqu'à l'épuisement du corps et de l'esprit, quand les seconds rôles masculins sont impeccablement joués pour créer un biopic particulièrement bien amené, sur une histoire saisissante et bouleversante avec des scènes chorégraphiques dignes des plus grands ballets modernes.

Ce film revisite un genre, il est une excellente collaboration internationale et européenne nous réconciliant avec un cinéma français en panne d'inspiration qui, ici, est servi par une belle histoire parfaitement rendue à l'écran, preuve que les talents en éclosion des deux côtés de la caméra sont en devenir et s'écrivent, nous pouvons nous en réjouir, plus que jamais au féminin.