Les 27, 28 et 29 mai, c'est dans le cadre des Rendez-vous de Béziers, réunion de la myriade de courants de la droite souverainiste, nationaliste, patriote, ultralibérale... que Robert Ménard tente d'unifier sa droite, « pour ne pas attendre 2022 ».L'intérêt étant de faire 50 propositions. Pour cela, différentes « tables rondes » étaient organisées : bienvenus dans les sables mouvan(ts/ces) de « Oz ta droite ».

Par Michel

J'ai réussi à m'incruster, sans même m'acquitter des 5€ nécessaires à l'obtention du badge indispensable à l'entrée, grâce à un passe-droit qui m'est accordé, et dont on me disculpe en arguant que je paie des impôts à Béziers. Mélange des caisses ? Je me vois remettre un fascicule pratique. Tiens, celui-ci mentionne que ceux qui le souhaitent peuvent « assister à une messe dimanche matin », notamment à la Chapelle Ste-Rita, « forme extraordinaire du Rite romain (1) » (entendez par-là « messe en latin, prêtre qui tourne le dos aux fidèles, communion réservée aux personnes baptisées et à jeun depuis plus d'une heure »).

J'entre alors dans un hall où la littérature est abondante : Renaud Camus et sa théorie du « Grand remplacement », Bilger, Tillinac, Billot de Lochner et ses thèses déclinistes... De nombreux groupuscules ont leur stand, par exemple :
- Les patriotes du Biterrois,
- lenon.fr, qui prétend être « le mouvement hors-parti de tous ceux qui veulent imposer leur refus aux acteurs, promoteurs... de l'invasion »

C'est alors que j'intègre la table ronde « économie : plutôt Thatcher, plutôt Colbert ? », dans une salle comble présidée par une tribune de 6 « experts » très représentatifs de la société française : 4 chefs d'entreprise (Begbeider, Dassier, Rondouin, Gave), le directeur du journal catholique La Nef (Geffroy, militant traditionaliste ouvert au dialogue, ses thèmes de prédilection étant la religion catholique, la spiritualité, la foi, le pape Benoît XVI ou encore l'espérance.(2)). Gave est aussi président du think tank Institut des Libertés, dont la une du site web titre notamment « De l'imbécilité foudroyante du keynésianisme ». En la personne de Fédou, nous avons également un ex PDG de la PME RACIA, ex-directeur de site de Thomson...

Voici quelques thèses des experts, à la vision parfois trouble :
- sortir de l'euro, qui nous empêchera toujours de lutter contre l'immigration car son fonctionnement repose sur la libre circulation des personnes.
- désétatiser : avec des prélèvements qui représentent 57% du PIB, la France détient le record du monde. Faux : avec 45,2%, nous sommes 5,7 points derrière le Danemark (3) ! L'expert avance des chiffres faux : 753 milliards pour la protection sociale (contre en réalité 531,5 milliards), 235 milliards pour l'état (contre 446 milliards en réalité), 234 milliards pour les collectivités locales (4). L'Etat doit assurer uniquement ses fonctions régaliennes. La tribune s'écharpe sur : Etat stratège ou pas d'Etat stratège ? « la nationalisation du rail en 1937 a détruit tout le réseau ferré français qui avait été construit par les capitaux privés ». Alors pourquoi ces compagnies, déficitaires, vivaient-elles des subventions de l'Etat depuis 1921 ? (5)
- la négociation doit se faire au sein de l'entreprise, car le pape Pie 11, dans les années 30, disait : « il ne faut pas faire au niveau N ce qu'on peut faire au niveau N-1 ». Il faut soutenir l'article 2 de la loi El-Khomri. Beau mélange de références !
- le Patron de la Nef serait-il un mélenchoniste qui s'ignore ? Voici ses propos : « la croissance des inégalités provoque l'atonie du pouvoir d'achat des classes moyennes, qui est la principale cause de la stagnation économique. Et aux Etats-Unis, c'est pire. » Ah...je confirme : entre 1965 et 2015, le salaire horaire, à dollar constant, a fait un bond de...6,3%, passant de 19,79$ à 21,04$ (8) ! Alors que le dans le même temps le PIB par habitant est passé de 18364$ à 46405$ (en 2014), soit une envolée de 152,7% (9 )! « Ça n'est pas donc pas les allégements de charge qui aideront à la croissance : seuls comptent les carnets de commande. L'euro fait monter le chômage car il crée une concurrence entre pays plus ou moins compétitifs, ce qui fait perdre des emplois à la France. Il faut une souveraineté économique pour retrouver des marges de manœuvre. Il faut mettre au pouvoir une droite populaire qui fasse de la justice sociale. » Un autre expert renchérit : « l'Etat a par nature besoin d'argent, mais pour y répondre, la solution consiste à faire de l'équité fiscale en faisant payer à Google, Total et Amazon les mêmes impôts que tout le monde : l'Etat doit tenir face à eux ! ».

 

un public là aussi très diversifié : uniquement des blancs, au niveau de la peau comme des cheveux

 

Mes espoirs sont bien vite évaporés quand le dernier expert trouve l'explication magique et unique au dysfonctionnement du capitalisme : « aux USA et en Europe, nous sommes dans un capitalisme de connivence, où les dirigeants avantagent les quelques entreprises. Autrement, l'enrichissement des riches entraînerait celui de toute la société. » Il fait bon rêver !

S'ensuit un débat, parmi un public là aussi très diversifié : uniquement des blancs, au niveau de la peau comme des cheveux, et énormément de petits « entrepreneurs » (le mot « patron » n'existe pas dans la dialectique d'extrême droite). La parole circule de manière très sélective, à tel point, qu'au bout d'une heure, les femmes s'insurgent pour prendre le micro.
Voici les propositions :
- pour faire du social et de l'Etat, il faut d'abord créer de la richesse.
- il faut remettre les gens au boulot, il faut que la droite soit une vraie droite, et qu'un FN au pouvoir se concentre sur l'identité sans s'occuper de l'économie. Les jeunes ne trouvent pas de travail car ils ne sont pas capables de se lever le matin. Il faut remplacer les charges par la TVA sociale, hurle cet entrepreneur qui a rendu sa carte au « Front » à cause des propositions sociales et étatiques. Un élu FN tente vainement de le rassurer : « le FN ne sera jamais un courant socialiste. »
- inéligibilité des fonctionnaires car les élus qui ont été fonctionnaires s'opposent à toute réforme de l'état.
- réanimer les campagnes en ressuscitant les savoir-faire ancestraux (cordonniers...).
- réduire la durée d'indemnisation chômage car on paie les gens à ne rien faire grâce aux impôts de ceux qui bossent.
- faire gérer par le privé les systèmes de retraites et la protection sociale.
- suppression de l'ENA
- suppression du statut de fonctionnaire (alors du coup personne n'est inéligible ? Je n'y comprends rien, j'interroge ma voisine, qui n'a pas l'air d'avoir réfléchi à la question).
- relancer la démographie à travers une politique familiale.
- il est anormal que certains soient exemptés d'impôts (ah bon ? et la TVA ?). Il faut donc faire payer l'impôt sur le revenu à tout le monde, voire aller jusqu'à la flat tax à 17% sur tous les revenus.
- remplacer l'âge légal de départ à la retraite par la seule durée de cotisation, qui doit être allongée. Je fais remarquer à ma voisine que c'est ce qu'a fait Hollande.

Si la salle est unanime pour casser le système, les interlocuteurs cherchent avant tout à défendre des petites propositions disparates : chacun la sienne, espérant qu'elle soit validée par les experts, puis par Ménard, puis par le vote plénier du lendemain. En tout cas, dans ce cercle favorisé, tout ce petit monde est outré par les idées sociales du FN et veut lui imposer la ligne la plus libérale possible : « L'exemple de Thatcher nous montre qu'il n'y a aucune incompatibilité entre souverainisme et libéralisme. La différence entre la France et l'Angleterre c'est que là-bas il y a une vraie droite. Et là-bas, dès que la dépense publique a baissé, la croissance est repartie, et réciproquement sous Tony Blair. » Faux : les dépenses ont juste ralenti leur augmentation sous Thatcher, et la croissance anglaise n'a pas de lien avec le niveau des dépenses publiques( 6 )et (7).

Arrive le lendemain, et la validation des 51 propositions de Ménard par les 1800 participants. Sur les questions économiques et sociales, c'est vague à la manière Royal en 2007 : une ribambelle de moratoires est proposée, au-delà de la fin de l' « Etat-providence » et des 35h. L'Education Nationale et l'Université seront remplacées par des écoles privées indépendantes. La Justice sera répressive. Les votes sont des plébiscites, avec même une exultation haineuse et bruyante à l'évocation de l'abrogation de la loi sur le mariage pour tous. Ménard se fait dépasser sur son propre terrain lorsqu'il propose « l'autorisation du voile islamique aux seuls espaces privés et aux voies publiques » : c'est un tollé ! Gêné et surpris, il rectifie : « seulement aux espaces privés » ! La salle l'acclame et le plébiscite reprend ! Il n'y aura pas de voile islamique dans la rue !

Au-delà du caractère unanime des propositions, Ménard est loin de réunir la droite autour de lui : les principales personnalités de la droite de la droite ont décliné l'invitation faite par Ménard : De Villiers, Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Philipot, Morano ! Quant à Collard et Marion-Maréchal Le Pen, ils sont partis en claquant la porte dès samedi matin !

 

1) http://notredamedesarmees.com/01-La-forme-extraordinaire-du-rite
2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Geffroy
3) http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/04/la-pression-fiscale-atteint-des-sommets-en-france_4824112_3234.html
4) http://rue89.nouvelobs.com/2014/02/07/explosion-depenses-publiques-propagande-vrais-chiffres-249724
5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Financement_et_dette_du_secteur_ferroviaire_en_France#Les_premiers_temps
6) https://www.economicshelp.org/blog/wp-content/uploads/2012/05/government-spending-real-1967-2012.png
7) https://www.economicshelp.org/wp-content/uploads/2012/11/uk-econ-growth-1980-2012-1024x7031.png
8) Time, issue of May 23, 2016, p24.
9) http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?codeTheme=2&codeStat=NY.GDP.PCAP.KD&codePays=USA&codeTheme2=2&codeStat2=x&codePays2=IRN&langue=fr