Tout en haut du tableau, dans les frondaisons, vous découvrez une tache rouge, que vous aviez oubliée : tant d'années ont passé depuis votre dernière visite au musée d'Orsay ! Vous avez beau scruter la reproduction dans votre Skira de 1983, vous n'y voyez qu'une minuscule tache rouge. Heureusement, Jean de Loisy est là, dans votre poste de radio, avec ses 2 invitées, ils sont devant le vrai Déjeuner de Manet, ou ont sous leurs yeux une reproduction de très grand format, et ils sont formels : c'est un bouvreuil.

par Sunzi


En 1863, Edouard Manet propose au Salon de la peinture un tableau de grand format (214 x 270), le Déjeuner sur l'herbe, qui se voit refusé par le jury du Salon; il sera donc exposé au Salon des Refusés. Déjà, quelques mois plus tôt, pour son « Olympia », les critiques officiels s'étaient déchainés, comme ce Paul de Saint-Victor, dans La Presse : « la foule se presse comme à la morgue devant l' « Olympia » faisandée de M. Manet. L'art descendu si bas ne mérite pas qu'on le blâme ». Pour le Déjeuner sur l'herbe, de pareilles réactions scandalisées fusèrent, mais quelques contemporains comprirent l'importance et la modernité de cette œuvre, comme Emile Zola, dans son « Edouard Manet » de 1867 : « Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n'ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe ». D'autres écrivains admiraient Manet et étaient ses amis : Baudelaire et Mallarmé; au 20ème siècle, les écrits les plus inspirés sur sa peinture sont signés Paul Valéry, André Malraux et Georges Bataille.
En 1955, les premiers chapitres du livre de Georges Bataille sur Manet s'intitulent « L'élégance de Manet », et « La destruction du sujet »; dans le suivant, « Le scandale de l'Olympia », Bataille décrit le passage de l' « Olympia » au « Déjeuner » : dans l' « Olympia », les couleurs, «... les notes criées de la grande fleur pendant sur l'oreille...se détachant seules de la figure, en accusent la qualité de « nature morte ». Les éclats et les dissonances de la couleur ont tant de puissance que le reste se tait ».
Ensuite, transition, rupture, degré supplémentaire : Bataille, sur le « Déjeuner » : « L'effort ébauché dans Le Déjeuner sur l'herbe est accompli : la lente préparation s'achève. Le jeu sacré de la technique et de la lumière, la peinture moderne est née. C'est la majesté retrouvée dans la suppression de ses atours. C'est la majesté de n'importe qui, et déjà de n'importe quoi, qui appartient, sans plus de cause, à ce qui est, et que révèle la force de la peinture ».
Jean de Loisy vous apprend qu'en argot, bouvreuil veut dire « ouvre l'oeil », comme semble vous le dire la femme nue (Victorine Meurant) qui vous fixe, le menton appuyé sur sa main droite. Vous l'avez vérifié lors de récentes visites aux musées biterrois : depuis la Renaissance, les animaux présents dans un tableau sont le plus souvent des symboles, en écho à des éléments non figurables. Cette femme nue, assise, sortant du bain, ne montre rien qui puisse choquer : son bras droit cache son téton, et sa position, de profil, ne laisse rien deviner de son entre-jambe; c'est le bouvreuil, avec ses petites ailes déployées, qui le nomme, en évoquant l'ouverture. Vous regardez le drap de bain bleu ciel sur la cheville gauche de la femme, vous suivez ce drap jusqu'aux tissus, blanc et bleu, où sont posés des fruits rouges, vous glissez jusqu'à la rivière, au milieu du tableau, où l'autre femme (Alexandrine Zola), L'artiste invitée de Jean de Loisy vous rappelle que le crapaud – « oui, là, tout petit, dans l'herbe, à l'avant-plan, c'est un crapaud, pas une grenouille »- a un chant particulièrement doux et mélodieux, et soudain vous entrez dans la musique: le vent dans les feuilles, la conversation de l'homme à droite (Eugène Manet), le chant du crapaud, le clapotis de l'eau. La musique, donc le temps; vous voilà à la fois dans l'espace et dans le temps, c'est-à-dire en mouvement. Mouvement, territoire de l'Esprit, et soudain vous avez 15.000 ans, vous voilà près du peintre de Lascaux, il vous invite à contempler son rhinocéros, la Dordogne est le centre du monde, puis les dieux grecs arrivent, qui « ne demandent qu'à vous parler ».
C'est Philippe Sollers, dans vos oreilles et dans vos yeux : « L'homme de Lascaux était un artiste de génie, la Bible est toujours vivante, la Révolution française s'approfondit, Hegel continue très étrangement d'exister, les galaxies fuient à toute allure, les marchés financiers délirent, le terrorisme fait rage, la pensée et la poésie chinoises n'ont jamais été aussi passionnantes, les dieux grecs ne demandent qu'à vous parler, une sérénité incroyable peut être trouvée ».
Merci, monsieur Manet.