Samedi 23 avril à Béziers, sur la place du 14 Juillet, Nuit Debout organisait une projection du film à l’origine du mouvement,  Merci Patron !  de François Ruffin, également rédacteur en chef du journal Fakir. Comme en de nombreux autres endroits, 200 personnes de tous horizons y ont assisté et ont ri d’un rire libérateur à ce film militant, qui rappelle étrangement la comédie de Molière, Les Fourberies de Scapin.
 par M.V.

 

 
A première vue le réalisateur se pose comme l’héritier de Michael Moore. On se souvient comment, dans « Bowling for Columbine » (2002), l’activiste accompagne un handicapé moteur qui a reçu une balle perdue à la maison mère des magasins Kmart, distributeurs de cartouches en vente libre. C’est avec le même aplomb que Ruffin se rend à la journée des actionnaires de LVMH, le groupe dirigé par Bernard Arnault. Avec lui, les victimes de la fermeture d’Ecce, une usine de confection possédée par le patron du CAC 40 et sacrifiée à la logique sans fin de la rentabilité.

Scapin n’aurait renié aucun des moyens utilisés par son successeur


Lors du débat qui a suivi la projection, l’un des spectateurs a témoigné de son agacement face à la mise en scène centrée sur le réalisateur. Mais on peut aussi penser que celui-ci se transforme en véritable personnage de comédie. Dans le film, allusion est faite à Robin des bois, celui qui vole les riches pour donner aux pauvres. Pourtant la méthode utilisée par Ruffin est davantage celle d’un Scapin.

Il s’agit pour lui de récupérer par la ruse ce dont la famille Klur a été spoliée par abus de pouvoir, suite à la fermeture de l’usine. Scapin, lui, met en place ses célèbres fourberies pour pourvoir les fils d’Argante et de Géronte, autoritaires et avaricieux, de la monnaie sonnante dont ils ont besoin pour épouser, contre l’avis de leurs pères, les élues de leur cœur. Ruffin décroche, grâce à ses propres fourberies, un CDI pour le père de famille et une somme non négligeable pour pallier aux dettes du fils. Pour arriver à ses fins, il se fait passer pour ce dernier et se grime pour rencontrer le mandataire de Bernard Arnault, un ancien RG, qui ne le reconnaît pas.

Scapin n’aurait renié aucun des moyens utilisés par son successeur : menace de porter l’affaire sur la place publique, comédie de l’innocence, fausse révélation. Le plus malin des deux n’est pas celui qu’on croit et le mandataire de Bernard Arnault, qui croit entortiller la famille Klur, est pris à son propre jeu. Il semble même par moment être sur le point de prononcer la célèbre réplique « Que diable allait-il donc faire dans cette galère ? ».  

Là est sa portée politique


Tout ceci ne serait que d’un faible secours en cette période de lutte contre la liberticide Loi travail, si Ruffin comme le fait Scapin avec ses jeunes maîtres, n’apprenait à la famille à jouer la comédie et par sa certitude insolente ne réanimait leur courage. Il leur montre que l’ennemi n’est pas si terrible, qu’on peut jouer avec ses préjugés et ses craintes et qu’eux-mêmes ont le pouvoir d’agir dans le sens de plus de justice et d’équité. La famille prend bien vite de l’assurance, joue la comédie à merveille, mène la bataille victorieusement et peut chanter Merci patron ! Et si Bernard Arnault n’est pas enfermé dans un sac pour recevoir tel Géronte des coups de bâtons de spadassins imaginaires, il n’en prend pas moins pour son grade.


Tout l’intérêt bien sûr est d’avoir filmé cette comédie à l’insu des benêts et de la diffuser largement. Ruffin n’est pas un valet qui cherche à duper son maître, pas plus qu’il n’est au service des intérêts de jeunes nobles. Mais, plus proche en cela d’un Figaro, un pourfendeur des privilèges de la classe dominante, qui s’arroge le droit de donner du travail ou de licencier. Ruffin n’est pas seul à manœuvrer. Il s’appuie sur l’équipe de Fakir et collabore avec les délégués CGT d’Ecce.

Là est sa portée politique. L’action conjuguée de militants, de syndiqués et de citoyens qui se réapproprient leur pouvoir d’agir montre son efficacité, fait preuve d’inventivité et dépasse le cadre exemplaire de la situation donnée.

C’est pourquoi Ruffin met en scène ses propres enfants à qui il communique l’envolée nécessaire pour déjouer l’ordre établi. Des fourberies ne suffiront certes pas à le renverser. Mais le carnaval des valets et des servantes de comédie du XVIIème et du XVIIIème siècles qui ont nourri les imaginaires et gonflé les cœurs ne fut certainement pas sans rapport avec une certaine Révolution.