Jeudi 15 octobre avait lieu à SortieOuest le festival européen du cinéma d’éducation, organisé par les Cemea, associations d’éducation populaire. 

Par M.V.

« Cinéma d’éducation » : l’expression est équivoque. Une œuvre d’art a-t-elle vocation à éduquer ? Si éduquer, c’est discipliner, non. Si éduquer, c’est nourrir l’imaginaire sans laquelle aucune réflexion ne peut se développer, alors oui. L’un des courts-métrages présentés s’intitulait justement Discipline, réalisé par le jeune réalisateur égypto-suisse Christophe Saber en 2014 et couronné de nombreux prix. Parmi les 5 films proposés, c’est celui qui a emporté l'assentiment et les rires des collégiens et des lycéens spectateurs.


L’unique scène du film se passe à Lausanne dans une « épicerie arabe » — comme on dit — ouverte tard. Une petite fille s'acharne à glisser des bonbons dans le caddie de son père qui tente d'acheter rapidement trois bricoles à manger et qui, excédé, finit par lui donner une gifle. Témoin de la situation, une avocate bon teint intervient et reprend le père. La dispute qui s'ensuit attire les propriétaires égyptiens du magasin et les clients aux différents parlers, reflet de la société multiculturelle lausannoise. Chacun prend part à la polémique, calme ou envenime la situation, tandis que la petite fille oubliée continue à se baffrer de chips. L'enchaînement burlesque et le crescendo n'empêchent pas de dresser des portraits rapides variés et contrastés, caractérisés et nuancés, sans manichéisme. Les mots échangés portent la vérité de chacun, entre éthique et préjugés. Ainsi l’avocate se sent concernée par le sort de la petite fille, joue son rôle et défend la présumée victime, non sans excès théâtral et effets de manche. Cependant elle condamne devant sa fille et sans recours possible le père pour maltraitance et lui propose d’aller laisser libre cours à sa violence en Arabie Saoudite, qu’elle érige en contre-modèle aux valeurs suisses.


L’écoute est rarement au rendez-vous entre les personnages, si ce n’est pour enchérir, contredire, dénier, convaincre, s‘insulter au-delà de toute différence de niveau de langage. Tout ce monde se retrouve finalement dans la rue non sans être passé par la caisse et se voit pris violemment à partie par le voisin du dessus qui surgit ex machina après que l’un des protagonistes ait fait exploser le rétroviseur d’une voiture attribuée par erreur au client avec lequel il est en train de se friter – quiproquo oblige. Le film se termine sur un plan atterré de la petite fille à l’origine de la mécanique chaotique.


Le rire qui fusait dans la salle était un rire de reconnaissance. Les jeunes spectateurs retrouvaient des scènes vécues au quotidien. Des scènes d’« embrouille » où tout un chacun y va de son intervention en paroles ou en actes, commente, vitupère, menace, toute origine, âge et classe sociale confondus. Des scènes burlesques pour le spectateur, mais qui frôlent sans cesse le tragique, où l’irréparable n’est jamais loin de se commettre, et presque toujours repoussé, avec un effet cathartique certain. On pousse loin la comédie, on y croit, la fiction envahit le réel, on se sent vivant dans ce désordre des paroles et des sentiments exacerbés.

 

la petite fille oubliée continue à se baffrer de chips

 

Ce film est à l’image de la condition humaine, une humanité dont la culture commune serait celle de la violence. C’est pourquoi les jeunes spectateurs avertis pouvaient rire ensemble. Désespérant ? Ça l’est en partie. À Béziers où l’on vit dans cette culture de l’embrouille qui brouille les cartes et les relations humaines, il semble impossible de s’entendre véritablement. Les espaces apaisés sont rares. L’embrouille est partout, toujours prête à sourdre. « Hé connard ! » Sous-tendue par des rapports de force et de domination, régie par d’étranges codes de l’honneur. Ma vérité contre la tienne. L’un ou l’autre. « Qu’est-ce t’as ? »
Mais pas tout à fait désespérant. Car il y a dans l’embrouille un désir persistant de se frotter à l’autre, un désir d’humanité. Il y a quelque chose de réjouissant à être dans la mêlée. Après tout les protagonistes du film se retrouvent tous dans cette épicerie de nuit et ne vont pas y chercher que des denrées. « Tu me cherches ? »


Ménard joue parfois de cette culture de l’embrouille. On ne serait pas d’accord, on se chaufferait, mais au fond on appartiendrait à la même famille. « Tu mériterais que je te gifle ! » Sauf que pour lui famille n’est pas synonyme d’humanité. Et qu’il en exclut ou voudrait en exclure une partie. Ceux avec qui on ne s’embrouillerait pas, mais qu’on chasserait de la ville, qu’on menacerait de son Beretta, histoire de remettre de l’ordre et de la discipline.


Les jeunes spectateurs qui assistaient au festival du film d’éducation étaient-ils plus réceptifs encore au court-métrage de Christophe Saber de vivre dans une ville où un maire fait glisser phantasmatiquement mais perceptiblement la culture de l’embrouille vers un système de violence institutionnalisé ?