Après Debtocracy et Catastroika, le journaliste et documentariste Aris Chastizefanou a réalisé en 2014 Fascism Inc., un documentaire consacré à l'histoire du fascisme à la lumière de la crise grecque. Financé par crowfunding et produit par sa propre maison de production Infowar, le film est visionnable sur son site.

 

Le titre renseigne d'emblée sur son projet : montrer la collusion entre fascisme et monde industriel et financier.

Une première vision en salle de cinéma met le spectateur en alerte, voire le déconcerte, par la rapidité et la complexité du montage et le foisonnement des images. Le scénario obéit à une structure classique globalement chronologique de l'Italie à l'Allemagne pour finir sur la Grèce d'hier et d'aujourd'hui, où se mêlent images d'archives, reconstitutions et témoignages d'historiens, de journalistes, d'écrivains. Les images cependant perturbent le ronronnement chronologique pour établir des parallèles et des liens entre passé et présent et montrer la persistance et la cohérence de l'entreprise fasciste.

Ainsi ces images d archive insérées dans une valise diplomatique qui glisse sur le tapis roulant d'un aéroport actuel, symbole de la mondialisation ultralibérale. Cette valise qui se transforme en écran renvoie à la mission du banquier américain John MacCloy, ancien avocat de la compagnie allemande IG Farben, qui fabriqua les gaz destinés aux camps de concentration. Celui-ci fut envoyé en Allemagne de 1949 à 1952 en tant que haut-commissaire des États-Unis et favorisa la libération des responsables industriels qui avaient soutenu Hitler comme Krupp. Les condamner, c'était condamner le capitalisme, commente la voix off qui accompagne le documentaire.  

Les monteurs de Fascism Inc. s'inspirent de la technique élaborée par Eisenstein. C'est le rapprochement métaphorique d'images apparemment sans rapport immédiat qui provoque un choc dans l'esprit du spectateur et l'invite à se mettre en mouvement. Ainsi ces images d'usines flamboyantes ou au contraire désaffectées, insérées dans la trame, qui rendent visible le pouvoir financier.

 

Les condamner, c'était condamner le capitalisme

 

Le documentaire est d'ailleurs scandé à la manière d'une tragédie grecque par un chœur, mais aussi la gestuelle efficace d'un tagger qui dessine dans la nuit et l'urgence une hydre dont les têtes figurent les différents représentants fascistes successifs évoqués par Aris Chastizefanou. Mais le film refuse de se terminer sur l'annonce de la catastrophe, soutient que le fascisme a toujours perdu ses combats, appelle à la réactivité politique en citant Walter Benjamin : « Derrière tout fascisme se cache une révolution ratée. » Montrer l'hydre, c'est déjà la combattre. Mais au-delà, c'est inviter à lui opposer un autre projet politique.

Face à l'opacité de l'histoire en train de s'écrire sous nos yeux, le documentaire nous invite à déconstruire un certain nombre de mythes véhiculés par « la courte histoire du fascisme » depuis la première assemblée générale du mouvement organisée par Mussolini dans une salle prêtée par le Cercle des Intérêts industriels et commerciaux italiens le 23 mars 1919 piazza San Sepolcro à Milan.  

Le documentariste ne revient pas sur les origines du mouvement fasciste italien en partie liées au mouvement de la gauche révolutionnaire radicale. Il s'attache à montrer que, loin d'avoir subi l'ascension de Mussolini ou d'Hitler, les chefs d'industrie ont rapidement informé le mouvement fasciste et l'ont utilisé pour contrer la gauche communiste et révolutionnaire et soumettre la classe ouvrière. Ainsi le putsch de la brasserie à Munich rata et Hitler échoua à organiser sa marche en 1923, sans le soutien de la grande bourgeoisie. En 1933 lors du discours qu'il tint le 23 mars, le jour même où il reçut les pleins pouvoirs, devant le club des industriels de Düsseldorf,  il leur promit «  le paradis, et l'enfer pour les travailleurs. »
 
Cette collusion fut le résultat de la crise économique qui amena les capitaines d'industrie à jouer la carte du nazisme, mais aussi du déficit démocratique qui s'était progressivement aggravé durant la République de Weimar. Tandis que les nazis gagnaient peu à peu le devant de la scène politique et électorale, l'état d'urgence avait déjà permis de tailler dans les salaires, les retraites et les allocations, de déclarer des grèves illégales, de restreindre les rassemblements. Des syndicalistes avaient été assassinés, des bureaux de journaux de gauche détruits. Mais l'austérité et la répression n'étaient pas encore suffisantes pour le monde du grand capital, qui espérait beaucoup également de l'industrialisation militaire promise par le chef du Parti national socialiste. Hitler ne prit pas le pouvoir par la force, pas plus que Mussolini. Des industriels comme Thyssen ou IG Farben financèrent le parti nazi dès 1930 et ‘autres  menés par Krupp ainsi que des banquiers menés par Schacht envoyèrent une lettre au président Von Hindenburg lui demandant de confier le pouvoir à Hitler.

 

le paradis, et l'enfer pour les travailleurs

 

Tandis que le 5 mars 1933 Hitler emporte le Reichtag, Venizelos, qui avait tenté de montrer à la grande bourgeoise qu'il pouvait régler « le problème du mouvement ouvrier », perd les élections en Grèce. Les bourgeois font le choix du fascisme avec le développement du  mouvement 3 E qui prône la reconquête de Constantinople, puis l'accession au pouvoir de Metaxas en 1936 et enfin le collaborationnisme pendant l'occupation allemande. Le documentaire montre la fascination des hommes d'affaires grecs pour le fascisme qui sert leurs intérêts par le financement de grands travaux publics inutiles et l'asservissement des travailleurs. Pour exemple, autre télescopage temporel, le grand-père de Papakonstandinou, qui a contraint la Grèce à signer récemment le 1er mémorandum, convainquit le gouvernement d'occupation de construire une centrale électrique dans une des régions les plus riches en charbon.

Atrides modernes, ce sont les familles enrichies pendant la guerre grâce au marché noir et au plan Marshall, en particulier des armateurs, et qui n'ont jamais été condamnées, qui collaborent avec la dictature des colonels de 1967 à 1974 pour contrer tout mouvement révolutionnaire et contraindre la classe ouvrière, y compris dans le sang.

Le fascisme perd de sa vitalité pendant la prospérité apparente des années 80-90. Mais pour Aris Chastizefanou, à partir de la crise grecque, l'État favorise l'émergence d'Aube dorée, parti fasciste dirigé par Michaloliakos, qui se présente comme un parti anti système qui se bat en faveur des déshérités, alors qu'il défend en réalité le système ultra-libéral et en particulier les armateurs. Aube dorée crée un bureau de recherche d'emplois réservé aux Grecs, mais qui casse les conventions collectives et réduit les salaires. Des sections d'assaut viennent frapper des syndicalistes sur les chantiers navals. La privatisation du port du Pirée, concession de Syriza à l’Europe, est à lire dans ce contexte.

La Commission européenne et les créanciers de l'Union Européenne quant à eux poussent à une union nationale avec la participation au gouvernement du L.A.O.S., parti d'extrême-droite fondé par l'antisémite Giorgos Karatzeferis. Mais le projet de Maastricht comme celui d'Hitler n'est-il pas au fond le même : dévaloriser le coût du travail et concentrer le capital, demande le professeur d'histoire moderne Giorgos Margaritis de l'Université de Thessalonique ?   

Ce que montre très bien le film, c'est la collaboration des partis gouvernementaux dans cette défense des intérêts de la classe dirigeante, en jouant la carte du fascisme, si nécessaire, à nos risques et périls. Ainsi le Passok et Nouvelle Démocratie en Grèce qui pointent du doigt les « illégaux » et les concentre dans des camps, tandis que la destruction des services publics comme l'hôpital entraîne à terme une forme d'eugénisme. Quelques mois après la mort de Clément Méric, le 18 septembre 2013, un militant d'Aube dorée poignarde à mort un militant antifasciste de 34 ans, le rappeur Pavlos Fyssas, à la sortie d'un bar dans la banlieue d'Athènes.

Le parallèle ne s'arrête pas là. Et si le documentaire ne le fait pas, nous ne pouvons que constater à notre tour qu'en France, le gouvernement socialiste comme l'UMP avant lui servent les intérêts du capital, aiguillonnés par les institutions européennes, sous prétexte de sauver un système qui ne profite qu'à lui-même, au détriment de la survie de l'environnement et de la solidarité, en participant à la création de boucs émissaires et en s'appuyant sur l'extrême-droite tout en faisant mine de la combattre.

L'art du tag consiste à faire irruption dans l'ordre établi pour l'interroger, l'interpeller, le provoquer, le transformer. C'est bien ce que nous propose Fascism Inc.