C'est fini et c'était chouette ! Dimanche 12 avril, j'y suis, nous y sommes. Les sons de la dernière soirée « Zoc » résonnent encore. Nous venons d'achever les deux semaines du Festival « Un Printemps à Béziers »1. Je suis bien fatigué mais rempli d'émotions diverses et contrastées.

Un Printemps à Béziers, c'est un événement organisé par le collectif pour un immeuble associatif à Béziers (CIAB) et par le « Festival des Peuples », humble festivité qui avait eu lieu en avril 2014, pendant les élections municipales, sous l'impulsion notamment de la Cimade, association dont je fais partie et qui défend le droit des étrangers. 2

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Les premières fois...

L'idée du Festival des Peuples est toute simple et banale. Fut un temps, nous organisions le Bal Des Amoureux, histoire de fêter la Saint-Valentin de façon un peu moins conne. Avec le collectif « Les Amoureux au Banc Public » 3 nous mettions à l'honneur, en dansant un « balèti », bal traditionnel occitan, le droit pour chacun d'aimer une personne quelle que soit sa nationalité. Tout le monde dansait, et l'instant d'une soirée, on oubliait quelque peu la dimension juridique de nos actions.

Puis de 2012 à 2014 plus rien, plus de bal. Et souvent des anciens résidents mais aussi quelques « occitanistes » nous demandaient quand nous referions ces bals. Pas le temps, un peu blasés, la tête dans le guidon, le temps passe...et puis...et puis les loups sont entrés dans Béziers, en même temps que les élections municipales. À vrai dire, ils n'ont jamais été bien loin, ces loups. Des loups qui vous hurlent à longueur d'ondes la haine de l'autre, la haine du bouc émissaire pour effrayer les gentils moutons. Pendant les mois qui précédèrent les élections municipales 2014, je me sentais, un peu comme tout le monde, coincé entre cette morbide inertie de Raymond -dont Elie était venu Aboud- et les hurlements du Petit Robert, à savoir qui profitera au mieux du problème de l'immigration, des étrangers...LE PROBLÈME DE L'IMMIGRATION... L'ENOORMME PROBLÈME DE L'IMMIGRATION...

 

La première édition...

Alors nous avons réfléchi et, comme nous sommes super intelligents, nous nous sommes dit : si les immigrés sont le problème, arrêtons de parler d'immigrés et il n'y aura plus de problème ! Pas con ! Maintenant, comment faire? Si nous ne parlons plus d'immigrés, parlons d'hommes et de femmes, qui cuisinent, boivent, dansent, élèvent des gamins, vivent, s'inquiètent, bref toutes sortes d'invariants qui structurent toutes les cultures.

 

Ils peuvent couper toutes les fleurs, ils ne pourront jamais nous enlever le Printemps

 


Puisque nous ne pouvons pas changer le monde, autant s'en amuser : faisons une grande fête. Nous organisons tout ça, certains dessinent l'affiche, les enfants décorent la salle. Des musiciens, d'ici (Coriandre, balètis) et d'ailleurs (Chakaraka, musique des Balkans), de la cuisine du monde préparée par des gens de partout, des vins de Faugères, tout ça sans aucune ambition financière ni idéologique, juste l'envie de partager un moment avec d'autres. Et ça a fonctionné, des gens sont venus, Français, étrangers, des bourges, des pauvres, des Roms bouffeurs de hérissons, des Arméniens, des Africains, des Biterrois, des parigots, des bouseux, des péquenots, des mioches, ah putain c'était bon, le repas était délicieux, ça dansait, parlait, rigolait ensemble.4 Et quand, deux jours après, le Petit Robert a mis au pas la majorité biterroise, nous avons voulu nous dire « même pas peur » : avec un idéalisme peut-être naïf, nous avons fait nôtres ces quelques mots de Pablo Néruda: « Ils peuvent couper toutes les fleurs, ils ne pourront jamais nous enlever le Printemps » (d'où le titre « Un Printemps à Béziers » pour cette nouvelle édition du Festival des Peuples).

 

La deuxième édition...

Pour ma part, j'ai expérimenté ce jour-là que, en s'adressant aux gens de la sorte, c'est à dire sans la violence qu'imposent les classifications français/étrangers/sans-papiers, on s'adresse à tout le monde. Et c'est ce qui s'est passé. Nous sommes rapidement entrés en contact avec les zinzins de l'Immeuble Associatif, qui, eux aussi, ont décidé de « faire ensemble » pour construire un espace collectif, autogéré et qui leur appartiendrait. Ils nous ont proposé de faire un quelque chose ensemble avec nous, car notre première édition du Festival des Peuples leur avait bien plu. Ça nous a donné envie de réessayer.

Nous avons discuté sous l'arbre à palabres, dans la cour de la Cimade, une après-midi de septembre 2014. Pour eux, c'était l'occasion de donner corps, pendant deux semaines, à leur projet un peu fou. Pour nous, c'était une façon de montrer qu'il est possible de fonctionner autrement qu'à travers la politique d'exclusion ; politique d'exclusion que le pouvoir municipal actuel cristallise mais dont il est loin d'avoir l'exclusivité. Nous ne voulions pas faire un concert de soutien à la cause des sans-papiers ou des étrangers...mais prouver par l'expérience qu'il est possible de s'organiser entre nous, bien que nous soyons tous différents, avec pour conviction que « vivre ensemble », étranger ou pas, ça ne se théorise pas, ça ne se décrète pas : ça se chante, ça se danse, ça se mange, ça se boit, ça se dessine, bref, ça s'expérimente. Et tant qu'à faire, autant l'expérimenter pendant les élections cantonales, manière de proposer autre chose que ces parodies de démocratie.

 

un espace qui proposait gratuitement et librement un accès pour tous à une activité culturelle, sociale, citoyenne

 

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Je ne vais pas faire un état des lieux des deux semaines d'activité.5 Je vais juste rappeler que pendant 15 jours, tous les jours, à Béziers, loin des habituelles polémiques médiatiques municipales, il y a eu un espace qui proposait gratuitement et librement un accès pour tous à une activité culturelle, sociale, citoyenne.
Je partage succinctement quelques moments forts qui me traversent l'esprit :
- Un frisson partagé, Lo Barrut murmure dans une polyphonie acoustique à un public cosmopolite des vieilles poésies occitanes mises en musique.
- La Fanfare Eyo'nle du Bénin qui, après avoir fait danser à la Cimade, a accepté de déambuler dans le marché de la Devèze pour nous aider à partager une soupe populaire.
- Les Dormeurs du Bal ont fait danser tout le monde sur de la musique occitane avant de partager le bal à des danses africaines, tchétchènes, yézides, portugaises. Ça dansait dans tous les sens, dans toutes les langues.
- Des ateliers cuisine, grand bazar organisé, avec de la cuisine afghane, caucasienne, sénégalaise, nigériane, où toutes sortes de gens allaient et venaient.
- Trois petites « mini Beyonce » qui dansent joliment, mi hip hop mi balètis, sur de la musique de Castanha e Vinovèl, un baleti fou qui se termine par une farandole, sorte d'étreinte musicale paroxystique conduisant à l'orgasme collectif... sans parler de l'accouplement collectif avec Zimameya et leurs soukous congolais.

Puis des débats avec parfois plus de 100 personnes qui n'ont pas besoin qu'on leur dise comment libérer leur parole, de la poésie, des ateliers théâtre, écriture ou arts plastiques, une soirée conte avec des histoires africaines, russes, sud-américaines, des scènes ouvertes comme le Théâtre Forum où les gens participent vraiment, font vivre les soirées, certains faisant même la vaisselle !
Il me faudrait des pages pour raconter chaque moment partagé, chaque rencontre, ces instants précieux qui, mis bout à bout, donnent du sens à tout ça6. Pour organiser tout cela, il aura suffi de quelques bouts de ficelles, d'un peu d'argent7, du temps et beaucoup de patience pour s'écouter, s'engueuler parfois, laisser de l'espace aux envies des uns et des autres, apprendre à fonctionner à plusieurs, s'agacer à motiver certains, se frustrer, s'épuiser et rebondir. Puis il aura fallu l'essentiel : beaucoup de cœur de la part de tous, bénévoles, artistes, techniciens et participants8. En résumé, chacun y mit un peu du sien, beaucoup de cœur et du sens, qu'il soit simple manutentionnaire à la vaisselle ou artiste. Ça n'a pas changé le monde mais à moi en tout cas, ça m'a fait du bien.

La première édition du Festival des Peuples voulait défendre cette conviction née de notre expérience face à l'imminence de l'arrivée du Front National : étranger ou pas, c'est du kif kif bourricot, nous sommes tous pareils, avec les mêmes besoins et les mêmes envies. La deuxième édition, elle, s'inscrit dans une volonté plus large : se redonner le goût de faire des choses ensemble, le goût de s'organiser, coopérer, dessiner une affiche ou décorer un lieu à plusieurs, préparer un repas ensemble pour partager des moments de rencontres, joyeuses, conviviales, culturelles ou citoyennes, dans tous les cas emplies d'humanité.

Bref retrouver le plaisir de faire et d'être ensemble, seule voie à mon sens pour se rappeler que le pouvoir, le seul qui compte, c'est celui que nous avons tous dans nos petites mains.

1) Le festival s'est déroulé du 27 mars au 11 avril, essentiellement dans les locaux de la Cimade

2) La Cimade est une association qui tente de défendre le droit des étrangers, partant du principe que le respect du droit des étrangers, c'est le respect du Droit et donc du Droit de Tous. À Béziers, c'est aussi un lieu de vie car la Cimade abrite un Centre d'Accueil Pour Demandeurs d'Asile depuis le début des années 2000, tout cela dans des locaux qui ont vu d'abord le « Foyer du Père Gimenez » accueillir des migrants espagnols dans les années 50, puis l'association AFIH des travailleurs migrants. Bref, c'est un lieu de vie et d'hospitalité depuis plus de 50 ans.

3) http://www.amoureuxauban.net/

4) https://www.youtube.com/watch?v=_WKDpHTrd_I

5) Voir le programme détaillé https://immeubleassociatifbeziers.wordpress.com/un-printemps-a-beziers-le-pre-programme/

6) Quelques photos :http://un-printemps-a-beziers.over-blog.com/

7) Pour l'événement organisé par la Cimade 6500 euros de Budget dont la moitié en autofinancement avec la buvette. Nous avions le souhait de ne récolter aucun bénéfice, juste d'entrer dans nos frais. Pour le reste des 15 jours, le CIAB a mobilisé une bourse expérimentale d'environ 12000 euros, l'argent récolté pendant leurs soirées devant permettre le montage du projet d'immeuble associatif

8) Les artistes et techniciens ont accepté de venir quasi gratuitement ou avec des cachets très inférieurs à la « norme » habituelle. Les producteurs locaux nous ont fait également des tarifs plus bas pour que nous puissions proposer des boissons autre que du Banga ou du Coca