Des talents, visibles des passants, enfermés dans le béton de la gare toulousaine.Après une première prise de contact, le rendez-vous est pris pour retrouver un mardi soir quelques Bboys 1, break danseurs qui, très régulièrement, se retrouvent vers 19h pour s'adonner à ce qui reste avant toute chose, pour la plupart d'entre eux, un hédonisme urbain.
par David Garcia,


Et c'est ainsi qu'il est perçu par le quidam qui aurait arrêté quelques instants fugaces ou quelques minutes plus longues son regard sur ce groupe de jeunes gens se mettant en scène dans un série de figures et de recherches de chorégraphie. Avec Bruno, le photographe venu m'accompagner sur notre première collaboration, nous retrouvons donc notre contact qui déjà s'échauffe en compagnie de trois autres jeunes garçons. Nous laissons tout d'abord les jeunes gens évoluer, en posant un regard simple sur ce ballet où ils alternent à tour de rôle, sur cette piste de danse quasi parfaite que constitue un espace comme un angle mort oublié, en face du point Relay situé à l'intersection des couloirs du sous-sol de la gare SNCF Matabiau et de la station de métro Marengo.

 

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Ici, dans un flux continu, se pressent et se croisent les voyageurs effectuant pour la plupart ce que nous nommons communément les migrations pendulaires d'étudiant-e-s ou de travailleuses/travailleurs entre leur lieu de vie et leur lieu d'études ou de travail. Les quatre garçons dans le vent se prénomment Annour dit "Amour", Nawfel, Ali et Olivier.
Ils sont issus de migrations tout autant différentes, qu'elles soient celle de l'exil de la guerre d'Afghanistan comme Ali, celle peut-être plus de la misère ou politique comme Annour venu trouver en France un horizon plus assuré que celui très incertain de Mayotte ou de Madagascar, enfin celle plus prosaïque de Nawfel scolarisé en 1ère à Alès et en stage à Toulouse ou celle d'Olivier venant très régulièrement depuis Blagnac.

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Ils sont étudiants, agent d'entretien ou dans la perspective de se construire un projet professionnel et pourquoi pas, faire de leur passion un objet de désir d'émancipation professionnelle, à l'image d'Ali ou d'Annour, qui, pour l'un, rêve d'adapter l'univers de Mickaël Jackson et devenir le chorégraphe freestyle de l'œuvre de son idole (au point d'adopter déjà des habits scéniques rappelant le chanteur adulé de la pop), pour l'autre, que ses chorégraphies, filmées par son ami Alexandre venu l'accompagner encore ce soir, lui ouvrent les portes du mannequinat à Paris où il a rendez-vous dans trois mois pour un casting. Chacun évolue à son rythme, avec son style et selon sa personnalité, plus introvertie, comme Nawfel qu'on sent timide ou plus extravertie comme Annour qui n'a aucune retenue lorsqu'il s'agit de mettre en scène son corps très athlétique.

 

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Chacun appréhendant l'espace délimité dans lequel il danse, le regard des passants, celui des photographes, ils prennent peu à peu confiance et se laissent aller, tour à tour, avec une simplicité déconcertante à trouver une chorégraphie qui sied à leur physionomie et à leurs influences. Ils enchaînent, l'un privilégiant les faces et les figures en rond, l'autre les petits pas de danse directement inspirés des prestations scéniques de son chanteur préféré, l'autre encore adoptant un style croisant les influences de la Capoeira rencontrée au Surinam ou donnant à voir des figures qu'on dirait venu des danses africaines, tout en équilibre, jouant de sa musculature et de sa grande souplesse. Les efforts sont relativement courts et intenses. Aussi, une bonne demi-heure après, nous laissons les corps récupérer pour interroger les esprits de ces jeunes gens sur ce qui les motive à venir s'exercer ici plus qu'ailleurs, qu'est-ce qui les réunit, comment s'organisent les ordres de passage, pourquoi le Break danse tarde-t-il à émerger malgré l'existence des réseaux sociaux.

 

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Nos quatre Bboys se prêtent très volontiers à l'interview et répondent à tour de rôle, comme lorsqu'ils enchaînent assez naturellement les passages sur la piste de danse. Nous apprendrons ainsi que, à l'instar du surf, du graff, du skate, il y a des spots privilégiés pour les Bboys et les Bgirls, qui tiennent à leur réputation, peut-être au fait qu'ici c'est éclairé, à l'abri des intempéries, qu'il y a un public amateur, que la piste de danse est propre et adéquate pour s'exercer et que les agents de la Sncf comme de Tisséo sont relativement bienveillants à leur égard, chacun-e s'assurant que le respect règne entre eux et en ces lieux et qu'il n'y a pas de débordements, quand bien même des groupes débarqués de métropoles plus grandes viendraient les chatouiller. Ils sont en nombre, solidaires et font respecter le fait qu'ils "tiennent" ce territoire urbain pour être leur spot, qu'ils ne voudraient pas le perdre et le voir sali par des échauffourées qui leur nuiraient de toutes manières. D'ailleurs, entre eux, aucune espèce de concurrence, juste une émulation collective, des petits signes lorsqu'une chorégraphie est particulièrement bien exécutée. Des regards pour déterminer qui sera le suivant sur la piste, sans animosité, ni moqueries, chacun jaugeant sa prestation individuelle et reconnaissant lucidement qu'elle n'était pas aboutie comme il l'aurait souhaité. On est très loin des guerres d'égos qui polluent parfois le hip-hop, quel que soit le segment artistique. Ils n'ont pas de réponses précises pour tout mais on devine quand on les questionne sur leur art qu'il n'est pas pour eux une discipline sportive, même si la frontière peut parfois sembler mince.

 

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Non, ils portent en eux une vraie démarche scénique, à l'instar du choix du son qui accompagne chaque prestation, son urbain s'il en est et d'une remarquable qualité et pertinence. Ils ont développé une oreille musicale qui leur fait adopter une improvisation quasi instantanée de la manière dont ils vont danser sur le morceau joué. Pourquoi alors, cet art urbain qui semble idéal pour que tout jeune puisse le pratiquer à la hauteur de ce qu'il sait faire ou a envie de faire, tarde à émerger ? A cette question, ils ont une réponse assez tranchée et presque étonnante, c'est que leur art tourne en rond et se duplique trop vite dans un cercle intimiste. Et si à l'instar d'un Lilou, sponsorisé par une grande marque de boissons énergisantes, il existe un circuit en voie de professionnalisation pour faire vivre quelques figures médiatiques, le break danse souffrirait de vivre confiné entre initié-e-s. Ce que semble aussi nous confirmer le fait que cette pratique reste, avant tout, associative, et qu'à la différence du rap, du slam ou du graff, elle n'est pas encore reconnue comme un art à part entière par les pouvoirs publics institutionnels. Nous touchons ici à la difficulté rencontrée par des générations de rappeurs, de slameurs, de graffeurs d'exister en tant qu'artistes car oui ce sont des artistes à part entière et l'art comme toute chose évolue avec son temps, son époque. Le Hip-hop est une avant-garde culturelle qui tend à prendre un nouvel essor avec l'urbanisation croissante du monde et le croisement toujours plus grand des influences. Il manque au Hip-hop une reconnaissance, celle qu'elle mérite. Aujourd'hui, la poésie urbaine a remplacé la poésie des recueils, le graff, art pictural mondial et aussi vieux que les peintures des peuples premiers est l'art pictural en devenir.

 

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La danse qui complète ce triptyque dans l'expression urbaine, doit aussi pouvoir éclore, peut-être par le parrainage de ceux qui sont à présent sur le devant de la scène, à l'image des projets qui ont été portés par certains groupes de rap et qui en ont fait éclore d'autres comme la Cosca à Marseille. Par l'intervention des pouvoirs publics également, en sortant de l'anonymat associatif un art qu'il conviendrait d'enseigner comme une discipline à part entière en plein développement dans les Conservatoires ou dans les cursus scolaires. On peut aussi imaginer que des moments de liesse évènementielle comme la Fête de la Musique soit l'occasion d'associer plus étroitement la culture du Hip hop qui colle tellement à son époque et exprime tous les espoirs, les rêves, les désillusions, les larmes de joie ou de tristesse de plusieurs générations aujourd'hui orphelines des figures tutélaires d'une époque où la chanson populaire était à la fois un gage de qualité et de communion collective trans-partisane et trans-générationnelle. Il y a des centres villes qui sont désertés et qui pourraient imaginer, à l'heure où naissent et meurent des festivals, de relancer la publicité d'une ville, d'une commune, d'un ensemble de communes par l'interjection de ces arts urbains qui balaient un large spectre de segments artistiques et offrent à voir tant de couleurs, de figures de style qu'elles soient sonores ou visuelles.

 

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Ici, à Toulouse, dans ce spot incontournable depuis quelques dizaines d'années, quatre jeunes gens très talentueux ont parfois l'impression que leur art est oublié des médias comme des pouvoirs publics. La suppression de milliers d'emplois aidés ne contribuera pas à régénérer une Culture qui, la première, souffre des coupes budgétaires drastiques à l'heure où plus que jamais trouver sa voie d'expression, dans un monde parfois si froid, est gage d'une bonne hygiène de vie, du corps comme de l'âme.
Comme ces quatre garçons qu'on devine très sains et qui réinventent aussi l'art de s'approprier utilement l'espace public pour en faire un lieu d'expression du corps, un espace où ils se sentent dignes, où la vie en groupe est basée sur un respect mutuel et où les plus anciens donnent quelques conseils aux novices, en toute bienveillance.
Si les solutions évoquées plus haut semblent être des vœux pieux, il ne tient aussi qu'à nous, qui, chaque jour, croisons ces jeunes gens, de montrer que nous ne sommes pas indifférents à ce qu'ils donnent à voir d'eux-mêmes et que d'aucun, depuis les Grecs, nous appelons la Beauté.

 

 1) surnom attribué pour désigner les pratiquants du Break danse

Photos © Bruno Belorgey