Une soixantaine de personnes a assisté à la représentation de la pièce "Saleté" de Robert Schneider le samedi 24 juin à la Colonie Espagnole de Béziers. 

par Robert Martin


Il s'appelle Sad et se raconte, debout devant le micro, comme un chanteur, avec le public en demi-cercle devant lui, près de lui, tout près. Il murmure, chuchote son histoire d'immigré irakien en Allemagne. Il est si près qu'il pourrait toucher de sa main les premiers rangs. Mais c'est autrement qu'il les touche, par les mots, par la force de son histoire et c'est le cœur qui est visé car lui met son cœur à nu. Les mots qu'il prononce, le récit qu'il nous fait de sa vie d'immigré, par on ne sait quel miracle de la nature, entrent par les oreilles, longent le cœur, y font escale et se retrouvent dans l'estomac. Ils s'accumulent et finissent par faire souffrir. Comme un coup de poing qui coupe la respiration et fait monter les larmes aux yeux.


Il s'appelle Sad, ça veut dire triste en anglais
Il semble apeuré et inquiet. Il semble traqué et se retourne en permanence comme s'il avait peur d'être suivi ou surveillé. Il est touchant d'humilité et de compréhension, finalement, pour ce racisme ordinaire auquel il est confronté. Il finit même par le comprendre, l'accepter, le revendiquer par une curieuse et pathétique inversion des rôles. Il se traite lui-même de saleté et de merde comme il l'entend dire à son endroit.

 

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Il s'appelle Sad, il a 30 ans
Il est désenchanté et nous interroge sur cette société dite civilisée, la nôtre, sur ses fantasmes et ses préjugés. Il réveille en nous l'indignation devant l'injustice, le manque d'humanisme, la haine des différences.
Ce n'est qu'au bout d'une heure, dans un silence qui suinte la sidération et l'effroi que Sad quitte la scène. Les spectateurs n'ont pas tout de suite compris que le terrible témoignage auquel ils viennent d'assister est terminé ! Un instant d'interrogation et d'incertitude. Personne ne bouge ! Le comédien revient et avec son compère, salue un public, encore sous le choc. Certains ne peuvent ni applaudir, ni se lever, d'autres ont les larmes aux yeux, conscients d'avoir vécu un moment unique et d'avoir été les témoins privilégiés d'une rencontre intime. Et puis c'est l'explosion. Les comédiens sourient, les spectateurs, debout, applaudissent la prestation et les auteurs de cette émotion unique que seul le théâtre peut procurer car il est là pour rendre curieux du monde.

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Yann Karaquillo (Sad) et Laurent Rousseau avec ses illustrations musicales autant que sa présence silencieuse mais pesante, témoignent que pour eux aussi c'est un drôle de voyage dont ils ne sortent pas indemnes.. 
Yann Karaquillo est ravi d'être venu jouer à Béziers. "C'est un cadeau, dit-il, on était très touché. Tout d'un coup, on n'entend pas pareil ici, bizarrement. C'est encore une autre valeur. Je me suis laissé dire qu'ici les Sad n'étaient pas forcément les bienvenus. Pour revenir à la pièce il répond à la question du retournement du personnage. Est-ce par provocation ou vraiment par masochisme ? se demande-t-il. "Je ne suis pas sûr de savoir moi-même. A la fin il devient plus fasciste que le plus grand fasciste qu'il aurait croisé pour se faire accepter. Il y a beaucoup d'ironie, je crois ! Ce serait le comble de l'intégration d'en appeler au meurtre de masse pour se faire accepter en disant que peut-être ils ne toucheront pas à moi. Sincèrement je pense que c'est un malin, il joue au naïf. Je suis prêt à tout pour m'intégrer, regardez bien jusqu'où je suis prêt à aller. »
Une pièce d'une brûlante actualité qui date pourtant de 1991 ! Une soirée à l'initiative de l'ABCR (Association Biterroise Contre le Racisme) et du journal Envie à Béziers qui restera dans les mémoires de tous ceux qui ont eu la chance d'être là ce soir. Merci à eux !