Vendredi 15 Janvier. J'ai passé la soirée de la veille avec mon amoureux. Je suis pleine d'une énergie euphorique, ma journée était super et je me sens complètement enthousiaste et excitée par tout ce qui peut m'arriver. Que la vie est belle !

 

syrie

 

Ce soir, j'héberge des amis de passage, c'est sympa de se retrouver. Et puis, il y a la "soirée Syrie" à la Cimade, vous venez ? Ils sont épuisés par leur voyage et déclinent finalement la proposition. "Tu vas faire un article sur cette soirée pour votre journal, non ?", me suggèrent­-ils comme une évidence. Je n'y avais pas pensé mais quelle bonne idée ! Je leur emprunte un enregistreur et file à la Cimade.

Bon, la Syrie... je vais enfin comprendre ce qu'il s'y passe. C'est bien ça.

Parce que pour moi, j'avoue, ça n'est pas très clair. Je me souviens que ça fait un moment que j'entends quotidiennement aux infos qu'il y a des morts, des civils. Je me souviens qu'au début, ça me bouleversait d'être passive et impuissante à l'écoute de cette situation cauchemardesque. Qu'est­-ce qu'on fait ? Quand est­-ce qu'on agit réellement face à l'intolérable ? J'en avais parlé un peu autour de moi, on m'avait dit, c'est pas si simple... ah bon. Et puis j'ai entendu que des jeunes français partaient se battre en Syrie. Je me suis dit, ah ils sont courageux, eux ils agissent, un peu comme ces gens qui rejoignaient les brigades internationales pour aller se battre contre Franco pendant la guerre d'Espagne. Mais non, apparemment c'était pas ça du tout. Eux, c'étaient des jeunes perdus qui rejoignaient le djihad islamiste... Je crois que c'est là que j'ai perdu le fil de l'histoire (que je ne tenais pas vraiment de toute manière). Mais ce soir, je vais enfin comprendre et puis ensuite vous raconter tout ça.

Malheureusement, j'ai merdé avec l'enregistreur. Il ne me reste donc que ma mémoire sélective et la carte de visite de l'intervenant, maître de conf' au Collège de France.

Pour commencer, une petite dame âgée nous présente la Cimade, et la soirée. Elle nous informe qu'il y a environ 500 Syriens réfugiés aujourd'hui dans le Sud de la France. D'ailleurs, une famille de Syriens est arrivée ce week­end et ils ont besoin de quelqu'un pour les emmener à l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) à Montpellier lundi. Un appel à volontaire est lancé. Et puis rapidement, on entre dans le vif du sujet, plongés dans le noir, avec un documentaire. En fait, il s'agit d'un web­documentaire réalisé par 4 Syriens qui filment leur quotidien (1). Le contenu de ces témoignages est poignant, violent, bouleversant. On y voit des maisons détruites, des militants à bout d'espoir, du sang, de la mort, la guerre. Ils se battent pour rester chez eux, pour faire réagir la communauté internationale, pour vivre, pour survivre.

Ils sont des hommes qui tentent de combattre l'armée nationale de Bachar El Assad. Mais bon, ils n'ont pas l'air d'avoir beaucoup de moyens. Et puis, à partir d'un moment, les troupes de Daesh se tournent également contre eux. C'est vraiment terrible. D'ailleurs, il y a quelques personnes qui sortent avant la fin. Quand le film est fini, impossible d'applaudir.

Arrive alors le spécialiste qui va nous expliquer ce qui se passe. Il explique très bien. Avec une sorte de pragmatisme glaçant. Ma voisine me chuchote : "On voit dans ses yeux qu'il a vu des choses..."

 

Un soulèvement spontané contre le régime de Bachar El Assad !

 

Voici ce que j'en ai retenu : Depuis longtemps, il y a ce régime de Bashar El Assad en Syrie, qui est une sacrée dictature. L'une des caractéristiques des pratiques de ce régime, ce sont les disparitions. Si t'es pas d'accord, on te fait disparaître, toi et puis ta famille. Un jour, à Deraa en mars 2011, il y a des parents, qui malgré l'interdiction de se rassembler, organisent une manifestation car ils veulent retrouver leurs enfants. La manifestation part de la mosquée, car c'est le seul endroit où l'on peut se rassembler à plus de 5. Et puis tout le monde s'y met dans les villages autour... Un soulèvement spontané contre le régime de Bachar El Assad ! Mais les forces de l'ordre répriment le mouvement avec violence. Ils tirent à balles réelles, il y a des blessés et des morts. Rapidement c'est carrément l'armée qui est envoyée contre les manifestants. La réaction du régime est la suivante : rafles et tortures d'un côté; appel des jeunes pour combattre dans l'armée de l'autre. Ceux qui ne veulent pas appartenir à l'armée de Bachar El Assad deviennent des déserteurs et rejoignent les "maquis".

Vite alors le conflit se militarise. Et ça devient pire que cauchemardesque : sièges, massacres, tirs d'obus, barils de TNT largués d'avion sur la population civile, l'hiver. La communauté internationale réagit de manière peu active. Même lorsque l'usage d'armes chimiques est prouvé, la communauté internationale reste parcimonieuse.

Et là j'avoue que je décroche un peu. C'est à la fois extrêmement complexe et dur tout ça, je n'arrive plus à me concentrer. Je m'évade en me disant que j'écouterai l'enregistrement plus tard. En plus mes voisines gloussent depuis tout à l'heure, je les regarde l'air interrogatif : c'est vrai qu'on entend des grincements de lit depuis un moment... Ces résidentes du CADA (le Centre d'accueil pour demandeur d'asile) m'expliquent : "Il y a des gens qui font l'amour au­dessus !" C'est vrai que c'est drôle. Et puis ça fait du bien de rire et de penser à des gens qui s'aiment frénétiquement, au lieu d’écouter ces réalités syriennes si violentes.

Quand même, je voudrais comprendre : quelles sont les réactions de la communauté internationale et comment les expliquer ? Alors, je sors la carte de visite, mon joker, et je rappelle Matthieu, le conférencier. Nous ne sommes plus à la soirée Syrie, je suis assise en pyjama devant une tasse de café, et il me ré­explique tout ça.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que chacun réagit non pas simplement à la situation locale syrienne, mais aussi en fonction de son histoire et ses intérêts personnels. Et finalement personne n'a de position active tranchée. Si on caricature, on a donc au début des événements, d'un côté, les pro Assad et de l'autre les "amis de la Syrie". Dans le camp des pro Assad, on a l'Iran, historiquement isolé de la région depuis sa Révolution islamique, et les puissances souverainistes, Russie et Chine, qui sont par principe opposées à toute ingérence dans une politique intérieure, même sous prétexte humanitaire (en effet, elles n'aimeraient pas qu'on rapplique chez elles non plus, du coup elles opposent systématiquement leur veto).

­ Dans un contexte de Printemps arabe, on a dans le camp des "amis de la Syrie", tous ces pays occidentaux qui font comprendre que le temps des dictateurs africains est révolu et qu'il faut soutenir ces courageux Syriens qui se battent pour une transition vers notre chère démocratie (Sarkozy, Obama...). Toutefois, les demandes précises des Syriens ne sont pas entendues ou seulement à moitié : sanctionner le régime de Bachar El Assad, reconnaître le Conseil national syrien (autorité politique de transition censée représenter tous les opposants au régime syrien) et rompre donc les relations diplomatiques avec le régime de Bachar, fournir des moyens leur permettant de combattre une armée.

 

Mais pourquoi?

 

Il y a des intérêts et liens diplomatiques construits depuis longtemps entre l'État syrien et les services français ou américains, par exemple. Notamment des collaborations sécuritaires dans la lutte anti­terroriste, qu'on ne peut arrêter comme ça. Et puis il y a également les positions des puissances régionales qui évoluent dans le temps :

­ La Turquie, qui au début soutient Bachar (contexte de coopération islamique) et lui propose juste d'être un peu plus cool. Mais comme il ne joue pas le jeu de la modération, la Turquie rompt son accord et laisse passer par sa frontière tout opposant à Bachar, quel qu'il soit, même les plus barbus.

­ L'Arabie Saoudite qui soutient les forces laïques pour être bien vue des États ­Unis.

­Les Qataris qui au début nont pas relayé les événements syriens, en raison d'un accord fait avec Bashar. Mais qui lorsque Bashar va trop loin dans ses actes et ses exigences diplomatiques décident d'ouvrir les vannes du message syrien sur Al Jazira. Eux les Qataris veulent représenter un "Islam modéré", incarné par les Frères Musulmans.

Bref c'est complexe car la situation locale syrienne est à chaque fois interprétée en fonction d'intérêts particuliers et du coup, la communauté internationale se rend de plus en plus sourde aux appels à l'aide des Syriens.

On évoque les rebelles islamiques, liés à Al Qaïda, qui se mettent également à combattre l'armée de Bachar El Assad. Mais les rebelles syriens ne veulent pas de ces extrémistes aux ambitions différentes des leurs. Ils se retrouvent alors avec deux ennemis. Je crois même avoir compris que selon Matthieu, ce serait Bachar El Assad qui aurait plus ou moins soutenu cette montée en puissance des rebelles islamiques pour affaiblir les rebelles syriens.

Retour à la conférence. Matthieu nous explique le concept du "cancer syrien". Bachar El Assad a développé un discours qu'il tient encore aujourd'hui : si mon régime tombe, ce sera le chaos. Le Jihad va se développer, l'équilibre des pays voisins sera déstabilisé. Mais en réalité le cancer, c'est le régime de Bachar El Assad et c'est lui qui développe le chaos : La radicalisation de la révolution syrienne est la conséquence de sa répression très violente. C'est d'envoyer l'armée qui crée une escalade de violence et d'armements. C'est cette situation d'injustice caractérisée qui crée des envies de Jihad (moi ­même, je vous l'ai dit j'avais pensé à m'engager pour aller me battre auprès du peuple syrien).

 

Comment les accueillir ?

 

­Le régime de Bachar détruit de manière systématique les habitats et ne propose aucun espace de refuge pour les réfugiés à l'intérieur de la Syrie. Cette guerre, nous explique Matthieu, a créé 10 à 12 millions de réfugiés qui ne savent plus où et comment vivre. 1/3 a franchi les frontières. Et ça, en effet, ça déstabilise l'équilibre local. Ainsi par exemple au Liban, pays de 4 millions d'habitants, il y a 1 millions de réfugiés...! Et petit à petit les réfugiés arrivent en Turquie et cherchent à partir vers l'Europe. Comment les accueillir ? Tout un réseau de passeurs et de mafia est en train de se mettre en place... Bref le cancer et ses métastases s'étendent, il y a un sacré pourrissement de la crise.

On parle même de Robert Ménard ! Cet homme politique français venu en Syrie, en octobre dernier, pour faire un jumelage entre Béziers et Maaloula, et exprimer son soutien à la communauté chrétienne de Syrie, contre les islamistes. Il a même osé dire qu'il fallait aider Bachar El Assad à combattre l'État islamique. Quel doigt d'honneur aux rebelles syriens qui se battent pour leur vie et leur liberté. Matthieu nous raconte que des Syriens lui ont demandé qui était ce français culotté !

En effet quand un homme politique vient en Syrie pour créer un partenariat avec une municipalité déjà en place, et non une communauté libre, il accrédite l'action gouvernementale de Bachar El Assad. Il désespère les populations locales, en ne considérant qu'une petite partie de celle­ci (les chrétiens en l'occurrence) et occulte complètement le fait que le régime syrien massacre (et même des autorités religieuses chrétiennes). Au nom d'une prétendue stabilité, il cautionne un dictateur qui massacre. Mais c'est la dictature qui crée le chaos, et ce chaos qui pourrit va bientôt tous nous ronger.

Et puis je me souviens que des gens sont intervenus pour remercier Matthieu de sa présentation si juste et édifiante. Que c'était très intéressant et qu'il fallait que ça se sache!

Et puis surtout la grande question, c'était : « Qu'est­ ce qu'on fait ? »

Alors Matthieu nous a répondu : on écoute les syriens et on soutient les ONG qui s'activent sur place. Car il y a des hôpitaux, des gens qui tentent de s'occuper du ravitaillement et on peut les aider financièrement facilement. D'ailleurs, il y a des petits bracelets "Solidarité­Syrie" (2) à acheter si on veut, ou tout simplement des bulletins d'adhésion. Et puis quoi qu'il en soit, les bénéfices de la soirée seront reversés à l'association.

La conférence est finie.

Je suis complètement plombée par tout ce que je viens d'apprendre. Trois musiciens généreux viennent jouer de la musique d'ambiance orientale et puis il y a à manger. L'atelier cuisine de la Cimade a préparé un délicieux repas syrien : il y a des lentilles avec de la sauce tomate, des tchapati, du houmous, du baklava, une sorte de flan léger à la fleur d'oranger et aux pistaches... c'est sympa... Mais honnêtement, je ne sais plus comment vivre, manger, bavarder. Toutes ces images et informations m'ont remplie d'une lourdeur désemparée.

Alors je rentre juste dormir. Et puis demain, j'écrirai quelque chose pour partager tout ça avec vous.

(1) Lien Arte
(2) Lien asso Solidarité­Syrie sur Facebook