Si on veut s'arrêter sur les leçons à tirer de cette période électorale, on peut visionner « L'homme aux mille visages », le dernier film d'Alberto Rodriguez, consacré à la figure véritable de Francisco Paesa, arnaqueur de haut vol.

Par M.R.V.,

Il fut au cœur d'un scandale politico-financier dans l'Espagne de Felipe Gonzalez. Le film est adapté du roman écrit par le journaliste d'investigation Manuel Cerdan. L'auteur de polars Montalban a consacré une des enquêtes de son détective Pepe Carvalho à Roldan en 1994.

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« L'homme aux mille visages » est avant tout un thriller au rythme haletant. On peine à suivre ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux : le personnage principal a toujours un coup d'avance quand bien même on le croit prêt à s'effondrer ou tomber sous les balles. Il emberlificote tout le monde, n'a aucun scrupule, entraîne même les gens qu'il aime dans les rouages de sa machination, à la réussite de laquelle il sacrifie sa propre existence. Le personnage est un mercenaire qui, après avoir livré des missiles à l'ETA, a permis au gouvernement espagnol de débusquer l'organisation. N'ayant jamais reçu la rémunération promise par l'Espagne, il va faire tomber le ministre de la Justice, qui s'imagine être le prochain chef du gouvernement. Après avoir aidé le chef de la Guardia Civil, accusé de corruption et de détournement, à s'enfuir et à cacher ses biens mal acquis, il le livre aux autorités espagnoles et détourne son argent avant de rendre public l'accord passé avec le ministre.

 

Il est comme l'incarnation protéiforme d'une humanité qui cherche avant tout à tirer son épingle du jeu


Le point de vue adopté est celui d'un de ses associés, pilote d'avion qui lui prête main forte dans ses différentes opérations et sera dupé finalement par celui qui se dit « son ami », sans pour autant lui en tenir rigueur, lui qui aurait tout aussi bien pu le trahir. « Si la juge te convoque, dis-lui simplement la vérité. Je suis ton ami. » Le sentiment qui domine est au contraire celui de l'admiration. Escroc lui-même, il n'émet aucun jugement moral, dès lors qu'il a lui-même été rétribué. Pas plus que Paesa ne condamne Luis Roldan, le chef de la Guardia Civil. « Je ne vous ai jamais jugé », lui déclare-t-il alors que celui-ci traverse une crise et a tenté de mettre fin à ses jours.

L'auteur de polars Montalban a consacré une des enquêtes de son détective Pepe Carvalho à Roldan en 1994, au moment de sa cavalcade. Le roman se termine par « Roldan est à jamais ni mort ni vif ». Dans le film, c'est en effet le seul personnage, après avoir clamé son innocence à la presse, qui se remet en cause : « Je suis minable », répète-t-il à son épouse. On ne sait pas bien néanmoins ce qui le taraude : la gravité de son acte ou l'échec de son entreprise ? Ses mensonges ou leur révélation ? Rien de tel pour le mercenaire qui ne laisse qu'une place subreptice aux sentiments, jamais à l'éthique, enchaîne les mensonges et va finir par se faire passer pour mort. Roldan, lui, avait refusé de disparaître, incapable d'imaginer sa vie sans son épouse et avait décidé de se rendre.


Le film, comme le roman de Montalban, interrogent les débuts de la démocratie espagnole entachée par ces scandales. Mais le film laisse une impression de malaise plus grand, car le mercenaire n'apparaît pas comme un personnage antipathique, alors même qu'il a trempé dans des affaires de trafic d'armes. Il est comme l'incarnation protéiforme d'une humanité qui cherche avant tout à tirer son épingle du jeu. C'est l'homme aux mille visages. Cela explique peut-être l'indulgence inquiétante de nombre d'électeurs à l'égard du détournement de l'argent public. «Fais-moi confiance», demande Paesa à Roldan qui croit le tenir et l'entraîner dans sa chute s'il le trahit. Marché de dupes. Et le monde ne s'en porte pas mieux.