Cet article ne se veut pas un résumé du livre de Laurent Mauduit, journaliste d'investigation, cofondateur de Médiapart : le livre est trop dense, très documenté.

par Jean-François Gaudoneix,

Ill1Mais les exemples tirés du livre illustrent bien le verrouillage de la presse écrite et audiovisuelle. Il a le mérite d'étudier l'état de la presse aujourd'hui, et de nous faire mesurer la situation désastreuse de nos médias.Dans son livre paru le 11 septembre 2016, Laurent Mauduit montre comment la presse française est entre les mains d'une dizaine de milliardaires qui l'asservissent ainsi que tous les grands médias de l'information. « Jamais le droit de savoir des citoyens n'a été à ce point malmené » dit-il. Pourtant le droit à l'information est garanti par l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Sans presse libre, il n'y a pas de démocratie. Hélas, nous sommes dans ce cas. En 1944, le Comité national de la Résistance (CNR) rêvait d'une presse libre et indépendante.
Dans le programme du CNR, les dirigeants voulaient « garantir la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l'égard de l'Etat, des puissances d'argent ». Nous ne pouvons que constater qu'aujourd'hui, ce but est loin d'être atteint.

La plupart de ces milliardaires ont un point commun : ils ne viennent pas des métiers de la presse ou de l'information. Leur motivation est très éloignée du souci d'informer. Leurs pratiques, que décrit Laurent Maudit, le prouvent et sont liberticides. Pour écrire son livre, Laurent Mauduit a contacté les propriétaires (actionnaires majoritaires) de ces groupes de presse, afin de leur donner la parole. Ils ont pratiquement tous refusé. L'un d'eux, Louis Dreyfus, directeur du groupe Le Monde, a même été impoli. Ce monsieur est pourtant président de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, où « l'on apprend les bonnes pratiques du journalisme, et notamment le respect du contradictoire.» Un autre a fini par lui dire que c'est avec son avocat qu'il fallait discuter !

Bolloré, censeur et coupeur de têtes

Son livre nous présente en particulier deux de ces milliardaires aux appétits féroces qui ne prennent pas de gants pour mettre au pas les titres qu'ils détiennent : ce sont Vincent Bolloré et Patrick Drahi. Arrivé à la tête de Canal+, Bolloré va pratiquer la censure : suppression des « Guignols de l'info » qu'il n'apprécie guère, du « Grand Journal ». Bolloré se justifie : « La haute direction d'une grande maison mérite un peu de terreur, un peu de crainte [...]. La terreur fait bouger les gens. » Ainsi parle le patron d'une des grandes chaînes françaises d'information en continu...
Et cela se vérifie au quotidien. Sur onze sujets d'enquête proposés, la direction en a refusé sept !!! Dont « Volkswagen, entreprise de tous les scandales », « Le monde selon Youtube » et « Nutella, les tartines de la discorde ». Bolloré interdit aussi aux journalistes de ses groupes de réaliser des documentaires ou des reportages qui mettent en cause ses clients ou partenaires...


Dès juin 2015, Bolloré devient à Canal+, un patron coupeur de têtes :
Rodolphe Belmer, directeur général de Canal+
Ara Aprikian, patron de D8 et D17
le producteur Renaud Le Van Kim qui a fait le succès du « Grand Journal »
Nathalie Coste-Cerdan, directrice du cinéma à Canal+
Thierry Thuillier, directeur des sports de Canal+
Alice Holzman directrice du bouquet CanalSat
Cécilia Ragueneau, directrice générale d'I-Télé
Céline Pigalle, directrice de la rédaction
Bertrand Meheut, patron de Canal+
Pour Véronique Groussard de Téléobs, c'est un véritable « coup d'Etat médiatique ».


Et Bolloré de nommer ensuite à tous ces postes des hommes à lui, des fidèles, des obligés promus pour leur allégeance. Comme un certain Guillaume Zeller, au poste de directeur de la rédaction de la chaîne I-Télé. Les journalistes en furent tétanisés. Catholique ultra-conservateur, très présent à la radio d'extrême droite Radio Courtoisie. Sur Boulevard Voltaire, cher à Ménard, il y dénonce « l'imposture du 19 mars ». Rien d'étonnant pour le petit fils d'André Zeller, un des quatre généraux putschistes d'avril 1961. Bolloré est un patron de presse écrite et audiovisuelle décomplexé. En février 2016, il explique sans la moindre gêne que les intérêts de son groupe passent avant le droit à l'information des citoyens : ça a le mérite d'être clair, mais aussi d'être bien inquiétant. Bolloré a tenté dans les années 1990 de faire une OPA sur TF1, sur les conseils d'Alain Minc, éminence grise qui barbote dans les eaux troubles des milieux politico-financiers. Il échouera, mais il va se consoler en réalisant une belle plus-value. Acquis pour 2,3 milliards de francs, ses titres seront revendus pour 3,8 milliards de francs, neuf mois plus tard ! 230 millions d'euros de plus-value, c'est un jackpot plutôt réconfortant. Alain Minc empochera sa part du butin, 15 millions de francs...

Une poignée de milliardaires contrôlent les pôles d'information

Laurent Mauduit énumère ces milliardaires propriétaires de groupes de presse :
Vincent Bolloré, venant d'un groupe issu d'un capitalisme néocolonial français
Patrick Drahi, financier franco-israélien qui très rapidement détient Libération, le groupe Express, BFM-TV,RMC, BFM-Business...
Xavier Niel (patron de Free), Pierre Bergé et Mathieu Pigasse, prennent Le Monde, Le Nouvel Observateur...
Un autre milliardaire, Bernard Arnault détient Les Echos, Le Parisien
Le milliardaire libanais, Iskandar Safa, possède Valeurs actuelles, magazine de droite radicale
Arnaud Lagardère contrôle Europe 1, Paris Match, Le Journal du Dimanche
Martin Bouygue, le roi du béton, possède TF1
Serge Dassault, avionneur et marchand d'armes a Le Figaro
François Pinault (LVMH) possède Le Point
Les Bettancourt contrôlent le journal L'Opinion.
Cette liste illustre la consanguinité entre presse et milieux d'argent.
Laurent Mauduit démontre l'utilité pour ces oligarques de posséder des journaux, des médias audiovisuels.
La presse régionale, elle aussi, est sous la coupe des puissances d'argent : la plupart des journaux de la façade Est sont contrôlés par le Crédit Mutuel : L'Est républicain, Le Progrès, Les Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Alsace, La liberté de l'Est, Le Républicain lorrain, Le Journal de la Haute-Marne, Le Journal de Saône et Loire, Le Dauphiné libéré, et d'autres encore...
Dans le Sud Est, c'est le sulfureux Bernard Tapie et Philippe Hersant qui mettent la main sur La Provence, Var Matin, Nice Matin, Corse Matin, et bien d'autres encore...

Avec Patrick Drahi, tout à crédit

Si l'on s'intéresse à Patrick Drahi, un nouveau venu dans ce monde des médias, on se rend compte qu'avec lui, on franchit un palier supplémentaire. Au début, il n'est qu'un financier de seconde zone, mais dès 2014, Drahi a une boulimie impressionnante : il achète pour 17,4 milliards d'euros SFR, puis Virgin Mobile, puis Portugal Telecom pour 7,4 milliards d'euros ! En 2015, il rachète le groupe L'Express-L'Expansion, puis Libération, et achète 70% des parts du câblo-opérateur américain Suddenlink (9,1 milliards de dollars). Il prend aussi possession de NextRadioTV (BFM-TV, BFM-Business, RMC). En deux ans, le groupe de Patrick Drahi dépense près de 52 milliards d'euros : des opérations totalement financées à crédit !!! C'est une course folle à l'endettement, à la déraison financière.


Laurent Mauduit prédit la catastrophe comme ce fut le cas pour Jean-Marie Messier (surnommé J6M, Jean Marie Messier moi-même-maître-du-monde) avec Vivendi. Drahi illustre toutes les dérives du néolibéralisme : argent fou, culbutes financières, course à l'endettement, opacité commode des paradis fiscaux, purges sociales à répétition des entreprises concernées (en juillet 2016, SFR annonce la suppression de 5 000 postes).


En mars 2014, Arnaud Montebourg épingle Drahi : « Il va falloir que M. Drahi rapatrie l'ensemble de ses possessions et biens à Paris. Numéricable a une holding au Luxembourg, son entreprise est cotée à la Bourse d'Amsterdam, sa participation personnelle est à Guernesey dans un paradis fiscal [où la fortune professionnelle est totalement protégée de la curiosité de la presse], et lui-même est résident suisse. Nous avons des questions fiscales à lui poser ». Hélas, cela ne fut pas suivi d'effets.

La mise au pas de Libération

Le cas de Libération mérite que l'on s'y arrête. Créé avec Jean-Paul Sartre, en 1973, les statuts garantissaient aux journalistes la propriété du titre et donc d'être libres de leurs écrits. En 2005, le journal est racheté par le banquier d'affaires Edouard de Rothschild, sur une idée de Nicolas Sarkozy. Le personnel du journal perd le contrôle majoritaire du journal.


En 2011, c'est un homme d'affaires, promoteur immobilier, Bruno Ledoux qui entre dans le capital du journal. Rothschild et Ledoux détiennent alors 53% du capital. Ledoux ne connaît absolument rien du journalisme ! En 2014, c'est Patrick Drahi qui prend le contrôle de Libération, et fait la chasse aux emplois : 93 dans un premier temps. Et Laurent Mauduit d'éclairer les relations entre le politique et les magnats de la presse. Il rapporte les paroles de François Hollande, quand Drahi fut reçu à l'Elysée en juin 2014 : « Je tenais à vous féliciter pour ce que vous faites pour Libération ». Pour ces oligarques « la presse et l'information ne sont plus que des jouets, malmenés au gré des appétits financiers ».

La bonne affaire de l'attribution des canaux de la TNT

Nous avons déjà vu, avec Bolloré et son arrivée à Canal+ combien l'audiovisuel était lui aussi sous contrôle. Mais nous n'avons pas vu combien le pouvoir politique est complaisant avec ces oligarques. Quand, en 2012, le CSA procède à l'audition des candidats postulant à l'attribution de nouveaux canaux à titre gracieux de la TNT, un projet « TV Vous La télédiversité » est présenté. Sa cause, la diversité, l'humanisme, la citoyenneté en fait un beau projet. Le CSA lui attribue donc un canal. Cette chaîne reçoit le soutien financier des plus grandes fortunes françaises : Xaviel Niel, Mathieu Pigasse, Bernard Arnault, et d'autres encore.


En fait ce fut un moyen d'obtenir gratuitement un canal. La loi impose de garder deux ans et demi la chaîne. Avant même son lancement la chaîne est rebaptisée « Numéro 23 », ou 23. Deux ans et neuf mois après son lancement la chaîne est revendue, permettant à ces grands patrons de faire une colossale plus-value... Le CSA a été complice ou du moins naïf dans cette affaire.

Pas de liberté de la presse, pas de démocratie

Citons à nouveau Laurent Mauduit :
« Quand la presse est malmenée ou sous influence, c'est souvent parce que la démocratie elle-même est fragilisée. Quand la presse est sous influence, la démocratie l'est tout autant. La corruption de la presse est aussi un des signaux d'une corruption de la démocratie ».
En 2016, nous sommes loin d'une presse, d'une télévision qui ne doivent rien à personne, ni à l'État, ni aux puissances de l'argent.
Déjà, en 1951, Albert Camus écrivait : « Loin de refléter l'état d'esprit du public, la plus grande partie de la presse française ne reflète que l'état d'esprit de ceux qui la font. [...] Une société qui supporte d'être distraite par une presse déshonorée et par un millier d'amuseurs cyniques, court à l'esclavage ».

L'État subventionne d'abord les milliardaires

Selon les chiffres du ministère de la culture, cinq milliardaires ont continué de se partager en 2015 près de la moitié des aides directes que l'État apporte à 326 journaux : 32 millions d'euros sur les 77 millions d'euros distribués.
En résumé, les plus riches des milliardaires sont aussi les plus subventionnés.
Le milliardaire du luxe Bernard Arnault profite pour ses journaux (Les Échos, Le Parisien-Aujourd'hui en France) de 10,9 millions d'euros.
L'exilé fiscal à Zermatt, en Suisse, le milliardaire Patrick Drahi,  (Libération et L'Express) a reçu un chèque de 6,9 millions d'euros.
Pour les trois oligarques à la tête du groupe Le Monde-L'Obs (Le Monde, Le Monde diplomatique, L'Obs, Télérama, La Vie, Courrier international), l'État a été à peine moins généreux : 6,7 millions d'euros.
L'avionneur et marchand d'armes Serge Dassault (Le Figaro) a profité de largesses similaires : 6,5 millions d'euros.
Le richissime Arnaud Lagardère (Journal du dimanche, Paris-Match) a empoché 1,5 millions d'euros.
Source Médiapart