Le dernier livre de Paul Jorion Le dernier qui s'en va éteint la lumière, doublé d'un autre titre plus explicite et plus inquiétant "Essai sur l'extinction de l'humanité" (mars 2016) rencontre un succès de librairie : il est déjà en réimpression...

Par Jean-François Gaudoneix


Cette annonce apocalyptique n'aurait pas retenu mon attention si elle ne venait de Paul Jorion, cet économiste qui fut pratiquement le seul à décrire avec précision la crise des subprimes dans son livre Vers la crise du capitalisme américain, paru en janvier 2007, soit un an et demi avant l'effondrement du système financier. Cet économiste, anthropologue, ancien trader, donnant des conférences dans les plus grandes universités du monde, n'a rien d'un plaisantin cherchant à faire du buzz ou d'un illuminé prêchant la fin du monde.

Que nous dit-il?

Pour lui, nous sommes passés en à peine quelques décennies, à "une représentation de la fin de l'histoire pour un genre humain à jamais apaisé" à une "prise de conscience de la fin probable du genre humain, de son extinction". Comment avons-noN2 Dernier Jorionus pu basculer en si peu de temps "d'un havre paradisiaque à la bouche des enfers" ?

Déjà, Jorion, en 2011, utilisait l'image du "soliton", cette vague de fond composée de plusieurs  vagues successives formant alors une vague monstrueuse :
- la crise environnementale, (épuisement des ressources, réchauffement climatique, acidification des océans, hausse du niveau de la mer)
- la "crise des complexités", crise due à une population de plus en plus nombreuse, un monde de plus en plus mécanisé, où nous confions nos décisions à des ordinateurs, où l'emploi disparaît

-la crise économique et fiancière, due au fait que notre système est une "machine à concentrer la richesse".

Jorion estime que le rapport alarmant du GIEC de novembre 2014,  et "la splendide indifférence de nos dirigeants en matière de réforme de notre systéme financier" font que le soliton devient inévitable. Tout le livre cherche à savoir comment nous en sommes arrivés à cette situation extrême. Son analyse emprunte des chemins variés, tous solidement argumentés.

L'espèce humaine est colonisatrice

D'abord, les biologistes caractérisent le genre humain comme une espèce colonisatrice qui croît jusqu'à envahir entièrement son environnement. Il fait une comparaison avec un campagnol scandinave, le lemming, qui s'installe dans une vallée, qui se multiplie jusqu'à tout épuiser. Les lemmimgs quittent alors cette vallée  à la recherche d'une autre vallée. Ramené à l'espèce humaine, ce comportement conduit dans le mur : nous n'avons pas une autre Terre à disposition. C'est la crise environnementale, bien présente quand on mesure l'épuisement des ressources, notre mode de vie qui utilise plusieurs planètes : l'empreinte écologique d'un Français est de 2,5 planètes aujourd'hui, celle d'un Etats-unien de 5 planètes ! Jorion cite le naturaliste français Lamark, qui en 1820 écrivait : "L'homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l'avenir et pour ses semblables, semble travailler à l'anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de son espèce [...] On dirait qu'il est destiné à s'exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable".

Combien cela rapporte ?
Jorion développe longuement les maux du système capitaliste. Déjà, en 1933, Keynes dénonçait l'incapacité à traiter les problèmes de société cruciaux autrement que dans la perspective du "combien cela rapporte". Et de citer :"Au lieu de construire des cités idéales, les hommes du XIXème siècle construisirent des taudis, parce qu'à l'aune de l'entreprise privée, cela rapporte". Au XXIème siècle, nous continuons de la même façon : un prix Nobel d'économie  (Ronald Coase) a inventé la commercialisation de la licence à polluer ! Depuis Reagan, Thatcher, l'école de Chicago, avec les économistes von Hayek et Friedman, l'avenir n'est envisagé que dans une perspective purement commerciale. Tout a un prix, tout devient marchandise.
Pour Jorion, il y a une progression : d'un XIXème siècle "fièrement capitaliste", on passe, au XXème siècle, à un système économique pleinement capitaliste, et chose plus grave, au XXIème siècle, c'est notre système politique qui adopte la même démarche. Jorion constate la médiocrité de la "science" économique : il met d'ailleurs toujours entre parenthèses le mot science quand il parle de la "science" économique. Il rappelle qu'une authentique science économique a bien existé, on l'appelait "économie politique". Elle fut torpillée par les milieux d'affaires car elle développait la théorie de la valeur fondée uniquement sur le travail (Ricardo au début du XIXème siècle, puis Marx), parlait de spoliation du travailleur quand la richesse créée ne lui revenait pas.

Autre tare du système capitaliste dénoncée : le "court-termisme"
Il est important de tirer le maximum de profit dans le minimum de temps, alors qu'il faudrait au contraire se convertir au long-termisme. C'est ce court-termisme qui a été le principal facteur de la crise financière de 2008. Les "progrès technologiques" permettent le trading à haute fréquence, c'est à dire que l'on peut faire plus de 10 000 transactions à la seconde avec les ordinateurs dans la plus totale opacité. Quel intérêt pour l'espèce humaine, à part de faire gagner de l'argent aux riches spéculateurs ?


Autre tare de notre système économique et politique :  la course à la croissance. Croissance inscrite dans les gènes du système capitaliste. Pourtant, au vu de l'épuisement des ressources, de la pollution, du gaspillage généralisé, nous devrions nous engager dans la décroissance. Or nous n'en prenons pas le chemin : aucun parti politique n'envisage une quelconque décroissance. Il faut lire l'encyclique du pape François (Laudato si’ publiée en mai 2015) pour en entendre parler : "l'heure est venue d'accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde".


En fait, la décroissance devrait être  notre objectif économique. Et c'est pourtant la croissance que tout le monde appelle de ses vœux, comme le remède à tous nos maux. La science économique se prétend neutre et apolitique. Pour Jorion, "la "science" économique est un discours dogmatique, fondée sur des postulats", et surtout, elle se prétend neutre et apolitique. En fait, le contrôle économique est extraordinairement concentré. Trois chercheurs de Zurich mettent en évidence que 147 multinationales ont une puissance économique bien supérieure à celle des Etats. Ces chercheurs vont encore plus loin en dénombrant 737 personnes qui contrôlent 80% de la valeur de ces compagnies ! Ce réseau parallèle est en fait devenu le maître du monde et ces chercheurs posent le probléme de savoir ce qu'est devenue notre démocratie.

Une démocratie sous surveillance
Pour cette étude, "The network of global corporate control" (Le réseau de contrôle global des entreprises), il est clair que notre démocratie est enchaînée à la finance : les 3/4 des 147 compagnies "maîtres du monde" sont des établissements financiers. Jorion parle de "démocratie de facto censitaire". Les paradis fiscaux de nouveau en vedette avec l'affaire des "Panama papers" ne sont pas anecdotiques, mais bien le cœur authentique du système financier. Apple a même réussi à n'avoir aucune domiciliation fiscale : elle est ainsi entièrement "déterritorialisée".N6 panama
Plus grave, un article dans le Guardian (du 12 juin 2014) confirmait que "le Pentagone se préparait à contrer les mouvements de rupture de la société civile". Le Guardian expliquait qu'étaient fichés comme "extrémistes", tous ceux qui ne partageaient pas les opinions des "milieux d'affaires". Ainsi, les "climato-sceptiques" sont rangés dans la catégorie des bons citoyens, alors que ceux qui croient au réchauffement climatique sont dans celle des "extrémistes".

La "machine à concentrer la richesse"
La "machine à concentrer la richesse" rend les reculs sociaux irréversibles, les politiques d'austérité en sont l'illustration. En 2013, Christine Lagarde, directrice du FMI, signalait que 0,5% de la population mondiale détenait plus de 35% de la richesse du globe. Pour bien comprendre comment la "science" économique a une emprise sur nous, Jorion rappelle le vocabulaire véhiculé par nos économistes. Les rémunérations du travail sont des coûts qu'il faut en bon entrepreneur minimiser, alors que les dividendes versés aux actionnaires sont des parts de profits qu'il est bon d'optimiser.
Le système capitaliste demande ainsi toujours plus de croissance, il veut toujours plus de dérégulation, estimant que la "main invisible" est plus apte que l'Etat à assurer le bien commun. Nous ne sommes disposés à sauver notre espèce de l'extinction qu'à une seule condition : "si cela peut nous rapporter". C'est là toute la tragédie de la situation qui se confirme à chaque évènement. Lors d'une conférence de Paul Jorion, une dame irritée par son message alarmiste lui rappelait qu'il existait des gens plus positifs, et elle évoqua le film "Demain". Jorion lui répliqua que dans ce film, on voyait, c'est vrai, des solutions individuelles, certes très sympathiques, mais pour lui, la survie de l'espèce ne pouvait être assurée par la simple coexistence d'efforts individuels, qu'il s'agissait là d'une illusion dangereuse.

Un appel à "retrousser les manches"


La solution ne peut passer que par une prise de conscience collective, il faut "défendre avec détermination la démocratie, cela relève de l'essentiel et non de l'accessoire, qu'aucun sursaut de l'espèce n'est possible sans le rétablissement préalable de la démocratie dans ses droits". Dans sa conclusion Paul Jorion explique qu'il a essayé d'offrir une description réaliste et véridique de notre sort comme étant le moyen qui nous permettra de renverser la tendance qui nous conduit, si nous ne réagissons pas avec la plus extrême vigueur, droit vers l'extinction. En fait, Jorion nous lance un appel à nous "retrousser les manches" plutôt qu'à nous abandonner à la passivité. C'est une défiance totale envers la "science" économique, les politiques et le système capitaliste. Un appel à la mobilisation, pas au fatalisme. Il appelle le genre humain à atteindre l'âge adulte et à agir en conséquence.