Même si on comprend aisément que l’Académie du Prix Goncourt ait décerné le prix du premier roman à cette fiction, courte, incisive, ironique, on reste perplexe quant au traitement du sujet.

par DGRojoyVerde

Oui, Kamel Daoud réussit à écrire un récit bien ficelé, les allers-retours dans le temps sont facilement identifiables, le récit est bien construit et original : le narrateur raconte son histoire à un interlocuteur qu’on dirait muet, dans une unité de lieu, de temps et d’action, un bar où erre un fantôme. Si bien qu’une adaptation théâtrale de cette œuvre serait un vrai plaisir.

la réponse serait un meurtre tout aussi absurde, pour réparer une injustice réelle

 

Oui, on comprend que Kamel Daoud s’adresse à la conscience de la France postcoloniale (l’interlocuteur-récepteur-lecteur) par le biais de son narrateur, en égratignant avec tendresse une Algérie en proie aussi à ses démons nés du péché originel d’une révolution confisquée. Camus, que Daoud désigne par ce fantôme hantant aussi bien la conscience algérienne que française, disait des révolutions qu’elles étaient auto-trahies, et je suis prêt à le penser quelle que soit la définition que l’on donne à ce mot. Le problème ne vient même pas de la mise en abîme du personnage de fiction de l’Etranger (1942) autour duquel l’auteur tisse une histoire de deux frères et d’une mère, un des frères étant la victime de Meursault, l’étranger de Camus. Il donne corps à la victime, un nom surtout, comme une obsession et donc une mère et un frère, dont le seul but de vie sera de réparer par la vengeance cet oubli, donner une identité à l’Arabe, victime du meurtre aveugle de Meursault.

Le sujet de l’Etranger est la peine de mort et sa confondante nullité

 

Et là on est confondu, car la réponse serait un meurtre tout aussi absurde, pour réparer une injustice réelle, dans une relation mère-fils pleine de possessivité et de névroses, toutes celles qui hantent la relation Algérie-France d’aujourd’hui. Il reste que Kamel Daoud semble oublier une chose essentielle, qui n’est jamais évoquée dans son roman de mise en perspectives, c’est justement le sujet de l’Etranger, qui  n’est pas l’absurdité du meurtre, pas plus que Meursault n'est un héros (il a plutôt tout de l'antihéros), encore moins l’histoire du meurtre d’un Arabe par un colon.

Le sujet de l’Etranger est la peine de mort et sa confondante nullité. Camus était obsédé par cette question, elle sera le point de départ d’une partie de son œuvre, née d’un épisode traumatique de son enfance. Elle sera le fil conducteur d’une partie de sa pensée philosophique et de son action d’homme. Camus signera la pétition contre la condamnation à mort de Brasillach, non par sympathie pour l’auteur collaborateur mais bien contre la peine infligée. Il coécrira avec Arthur Koestler, un réquisitoire puissant contre la peine capitale dans leurs Réflexions sur la guillotine dans lequel il explique pourquoi il est contre la peine de mort. Cela s’est traduit dans son œuvre par le roman l’Etranger, comme pour rappeler celui de Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné à mort, montrant aussi par là que deux des plus grandes plumes humanistes françaises s’étaient insurgées, à contre courant, contre l’absurdité de cette peine.

Kamel Daoud vient nous rappeler qu’un meurtre,  qu’il soit d’Etat ou particulier, reste un meurtre, et qu’aucune vengeance ne répare cette infamante injustice. Et de nous rappeler aussi indirectement, qu’une œuvre se replace toujours dans son contexte.