Le Dernier tabou, les "harkis" restés en Algérie après l'indépendance, Pierre Daum

Le journaliste Pierre Daum, dont on peut lire un entretien dans le numéro de mars d'En vie à Béziers, était avec l'historien Alain Ruscio et Jacques Cros, un ancien appelé biterrois, l'invité du Réseau Citoyen Solidaire de Béziers le jeudi 21 mai, à l'occasion de la sortie du Dernier tabou, les "harkis" restés en Algérie après l'indépendance.

Par M.V.

L'étude de Pierre Daum part du constat qu'il existe un décalage entre la recherche historique et "l'opinion commune" forgée par "les reportages caricaturaux" de certains médias. Aussi se situe-t-elle à la lisière de l'enquête journalistique et de l'ouvrage historique avec l'ambition de faire éclater le tabou qui pèse sur les harkis. Après s'être intéressé aux pieds noirs restés en Algérie dans son précédent ouvrage, le collaborateur du Monde Diplomatique dévoile une autre part de la réalité liée à la Guerre d'Algérie, que les discours des deux côtés de la Méditerranée mystifie. Il s'appuie sur une riche bibliographie et le r écit qu'il a recueilli auprès d'une soixantaine de ces harkis restés en Algérie. Une partie de ces témoignages fait l'objet de la seconde partie du livre.

La première partie retrace le contexte historique et la condition du harki. P. Daum rappelle que le terme a fini par désigner dans l'usage courant des catégories différentes de musulmans appartenant au camp français: les supplétifs de l'armée française eux-mêmes divisés en quatre statuts différents, les soldats réguliers appelés ou engagés, et les civils impliqués dans le système colonial comme les fonctionnaires ou les élus. Le terme de harki à l'origine était réservé à l’un des groupes de supplétifs, dont la mission se rapprochait de celle des soldats, rattachés à une unité régulière, mais liés par un contrat journalier précaire sans protection sociale. Finalement "harki "est devenu "un terme essentialisé qui parle à la fois du présent et du passé [...] en arrêtant l'existence de ceux qui le portent à une séquence chronologique bien précise [...] transmissible de génération en génération", note l'anthropologue Giulia Fabbiano citée par P. Daum. Les harkis, ballottés par l'Histoire coloniale, sont noyés dans cette identité collective figée, empêchant la résilience.

Il y eut un nombre important de musulmans qui "travaillèrent" pour la France, pour reprendre le verbe utilisé par ceux qui ont accepté de témoigner et qui en dit long sur leurs motivations. Beaucoup plus important que ne le déclare le discours officiel algérien sur la guerre d'Indépendance. Pierre Daum tranche dans le débat des chiffres et parle de 450 000 "harkis", soit si l'on prend en compte les familles, 1,6 millions d'Algériens sur les 9 millions de l'époque. Cette incertitude quant au nombre trahit le peu de considération que le gouvernement français portait aux "harkis", dont l'une des stratégies militaires consistait à "mouiller" les populations locales.

Mais loin d'être animés, comme le voudraient les nostalgiques de l'Algérie française, par l'attachement à la patrie française ou convaincus par les bienfaits de la colonisation, c'est une extrême misère qui poussa ces habitants des campagnes et des montagnes à entrer dans l'armée française présente en Algérie depuis plus d'un siècle.

C'est néanmoins sur une autre vérité beaucoup plus inédite et beaucoup moins divulguée que P. Daum s'attarde, à savoir que la majorité des harkis sont restés vivre en Algérie. Aucun travail d'historien n'existe à ce jour sur cette question. Seuls 30 000 d'entre eux trouvèrent en fait refuge en France, qui indifférente, méfiante, craintive ou xénophobe, les laissa entrer au compte-goutte. Alors "qu'est-il réellement advenu de l'immense majorité des "harkis" qui ne sont pas partis en France [...] ? L'idée que tous auraient été "massacrés" a tellement été rabâchée depuis un demi-siècle qu'un vrai effort de l'esprit devient nécessaire pour tenter d'approcher sereinement la réalité historique. ", souligne l'auteur.

On découvre que cette réalité fut très différente d'un individu à l'autre, selon notamment son degré d'implication pendant la guerre. Si certains violèrent ou torturèrent, la plupart d'entre eux n'enfreignirent pas le cadre de la guerre, voire accomplirent des missions subalternes ou à l'inverse furent davantage exposés que les soldats du contingent. Les harkis à proprement dit, dont les missions se sont le plus souvent déroulées sur leur territoire d'origine, subirent davantage d'exactions de la part de leurs compatriotes. Internement, emprisonnement, assassinat, exécution, torture, missions de déminage. Les historiens ne peuvent à l'heure actuelle émettre d'hypothèses sur le nombre de harkis morts entre 1962 et1963 aux lendemains de la guerre, peut-être 10% de cette population. Mais l'immense majorité a continué à mener son existence en Algérie, comme le prouve notamment le nombre exponentiel de demandes de carte d'anciens combattants depuis que les y a autorisé la législation française en 2010. Pour autant cette existence même protégée par le clan resta douloureusement marquée par la figure du traître qui leur reste accolée en Algérie, figure utilisée également par la France pour justifier son abandon en 1962.

Briser un tabou, c'est contribuer à rendre accessible à toutes les mémoires une réalité historique occultée. Mais c'est aussi de manière plus transgressive permettre aux harkis, à ces jouets de l'histoire, ces objets du discours, "valeureux et patriotes pour les héritiers de l'Algérie française, cruels et sanguinaires dans le discours populaire algérien", en déconstruisant les représentations, de redevenir les sujets de leurs histoires.