Critique de la critique sur le dernier roman de Houellebecq.

Quelques mois après sa sortie remarquée, Soumission appelle une petite analyse à froid, au calme, armé d'une petite verveine et d'une bonne pipe.

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« Ce livre m'a foutu la gerbe, je me suis senti insulté », tels sont les mots prononcés par Ali Baddou, présentateur de La Grande Édition sur Canal +. Pour cet agrégé de philosophie, chargé de cours à Sciences Po Paris, ce commentaire apparaît un peu court, un peu pauvre finalement. Il a néanmoins le mérite de piquer notre curiosité : voyons un peu de quoi il retourne. Soumission est-il le « brulot islamophobe » que l'on dit ?

Vous avez dit « Islamophobe » ?

Les commentaires qui ont accueilli le roman à sa parution (janvier 2015) ont créé un « horizon d'attente » : on scrute l'écriture pour débusquer l'idéologie, propagande frontiste ou xénophobe. On traque le dérapage susceptible d'engendrer un état nauséeux. Or la lecture progresse dans un style houellebecquien on ne peut plus classique, froid, cynique, désabusé. Le roman est parsemé de clichés sur la religion musulmane, comme la polygamie rendue obligatoire dans l'enseignement supérieur, ou l'atomisation du système éducatif. On peut déplorer le tableau caricatural qui est fait du monde musulman, mais il n'y a pas de quoi s'en rendre malade au point de ne pouvoir poursuivre la lecture. On trouve dans cette fiction, des factions musulmanes radicalisées, fauteuses de troubles : actes meurtriers de guérillas urbaines, attentats visant à saboter les processus électoraux. Ces actions violentes sont le fait de jeunes salafistes radicalisés, de jeunes musulmans djihadistes, « de salafistes dévoyés » (p. 142), mais il ne s'agit pas d'une organisation structurée par une autorité religieuse institutionnelle. Des violences ? Certes, mais sporadiques et isolées. Le narrateur renvoie d'ailleurs dos à dos ces actions des groupes musulmans extrémistes et celles du Bloc identitaire. Le FN et la Fraternité Musulmane, quant à eux, « ont fait ce pari qu'ils pouvaient arriver au pouvoir en respectant les règles du jeu démocratique » (p.142).

C'est ainsi que Mohammed Ben Abbes, candidat de la « Fraternité Musulmane » à la présidentielle, remporte l'élection et devient président de la République Française en 2022. Il est présenté comme un homme mesuré, farouchement opposé aux mouvements islamistes. Le PS et le Centre se rallient au parti musulman pour constituer un front républicain contre le Front National de Marine Le Pen. Ce moment du second tour est vite traité, une ellipse temporelle élude l'accession de Mohammed Ben Abbes au rang de chef de l'État.

 

Plausible ?

Au bout d'une cinquantaine de pages, la faiblesse de la fiction appert : il est peu vraisemblable qu'un candidat musulman soit élu au second tour des présidentielles en France en 2022. Pour évaluer la probabilité d'un tel résultat, faisons un peu d'arithmétique. L'auteur annonce un pourcentage de 22,3 % des votes exprimés en faveur de Mohammed Ben Abbes, sans préciser le taux d'abstention.

Aujourd'hui la France compte 66 millions d'habitants, le nombre d'inscrits se chiffre à 44 millions, et le nombre supposé de musulmans en France à 4 millions (chiffre impossible à prouver, toute statistique sur la religion étant prohibée dans notre pays). Nous arrivons à un vivier de 2,6 millions d'électeurs musulmans dans l'hexagone, soit 6 % des électeurs inscrits. Imaginons, pour favoriser une hypothèse « haute » en faveur de la « Fraternité musulmane », que l'abstention de 50 % soit constituée d'électeurs non musulmans, et que les musulmans votent à 100 % pour la Fraternité Musulmane : nous arrivons péniblement à un taux de vote de 12 % pour Mohammed Ben Abbes. Nous sommes très loin des 22,3 % annoncés dans Soumission. Ces chiffres établis à partir des données actuelles ont peu de chance de connaître une rupture aussi brutale que celle du roman. L'éventualité de voir le scénario houellebecquien se réaliser frise le néant.

On peut regretter que, dans un souci de réalisme, le roman s'appesantisse en considérations comptables, aussi scabreuses qu'indigestes, censées justifier cette prophétie hasardeuse.

La prophétie, à tout prendre, est bien moins hasardeuse pour le Front National, qui ne cesse de progresser au fil des scrutins depuis 2007 : dans la fable de Houellebecq, il atteint 34,1 % aux présidentielles. Ce chiffre de 34,1 % en 2022 pourrait s'inscrire dans une logique de continuité de la progression du FN, observée depuis 2007 : Ménard a fait 46.98 % au second tour des municipales à Béziers en 2014, aux Européennes le FN arrive en tête avec 24,85 % des voix et 24 députés, tandis qu'aux cantonales de Béziers le FN fait plus de 45 % sur les cantons réunis de Béziers. C'est peu probable, mais vraisemblable.

 

Satire sociale et délitescence de l'individu

Si Houellebecq ne brille pas dans sa prospective politique, il excelle dans la satire sociale, incisive et impitoyable. Cette satire vise l'Occident, la « société occidentale et social-démocrate » (p.11). Le personnage-narrateur, universitaire es lettres, revient continuellement à l'époque de Huysmans (auquel il consacre sa thèse) et de Jean Lorrain : deux auteurs de la décadence. Le personnage y trouve une solution de fuite devant un monde qu'il observe froidement, et auquel il se sent foncièrement étranger. Cette référence à la littérature fin de siècle est le reflet décadent de notre Occident, qualifié de société « finissante » (p.13).

Le narrateur l'expose dès le début : le but de la littérature et de la peinture, c'est de générer un regard neuf sur le monde. Chez Houellebecq bien sûr, ce regard n'émerveille pas, mais désenchante : sa vie est décrite dans son « uniformité et platitude prévisibles », ses relations amoureuses suivent « un schéma immuable », il refuse l'expression de « rendez-vous galants » pour désigner les « actes sexuels » qui résument sa vie affective. Ses partenaires sont assimilées à des « oiseaux mazoutés » par un futur rétroactif qui les mine par avance : « un affaissement rédhibitoire des chairs les conduisant à une solitude définitive » (p. 23).

Cette description de la société mérite qu'on s'y arrête. Elle s'offre comme une galerie de portraits sans complaisance d'individus évoluant sans verticalité, sans aucune aspiration idéale. La société dépeinte est fascinée par l'argent, ce « Protée infatigable » et adore des icônes « variables », donc inconséquentes. Mais au-delà du caractère mordant et jouissif de ces peintures, la satire vise la dépolitisation latente qui frappe notre société. À travers ses personnages individualistes et pathétiques, il décrit le quotidien d'une société amorphe glissant vers l'impensable.

Les classes moyennes et supérieures ne réagissent pas devant les privations progressives et lentes de leurs libertés individuelles. Elles sont exclusivement préoccupées par leur situation individuelle dans un milieu social déterminé. Le personnage principal et collègues universitaires sont prêts à accepter conversion religieuse et polygamie pour sauver leur position sociale : la polygamie est un moindre mal puisqu'elle ne change drastiquement pas leur quotidien. L'individualisme ambiant justifie l'abandon de principes moraux et une apathie généralisée. Le problème du sexisme, posé par la vision caricaturale de la femme musulmane et par l'importation de la polygamie, laisse les personnages de marbre. L'auteur, s'inscrivant dans la veine de la provocation façon Jean Lorrain, grossit le trait jusqu'à l'abject, quand le héros déboule dans une station-service après une attaque : la caissière gît, sans vie. Il en profite pour se servir dans les rayons, avale un sandwich, fait le plein, et s'en va, sans l'ombre d'un remords.

L'auteur nous livre une clef précieuse pour l'aborder sans tomber dans le piège d'une réaction outrée et stérile, p. 15 :  il cite André Breton selon qui « l'humour de Huysmans présente le cas unique d'un humour généreux, qui donne au lecteur un coup d'avance, qui invite le lecteur à se moquer par avance de l'auteur, de l'excès de ses descriptions plaintives, atroces ou risibles. » Ce serait passer à côté de l'œuvre que de se laisser aveugler par les saillies de la provocation et minimiser la dimension critique de l'ouvrage. C'est un roman sérieux que nous livre Houellebecq sous un apparent détachement : en particulier lorsqu'il dénonce « l'écart abyssal entre la population et ceux qui parlent en leur nom, politiciens et journalistes » (p. 116) ? Certains constats sont d'une actualité cuisante. Si la fable est improbable d'une islamisation de la France à l'heure où elle bat des records d'islamophobie, le récit fait la démonstration qu'en l'état actuel nous sommes exposés à des périls liberticides de l'ordre de l'impensable. La prophétie, à tout prendre, est bien moins hasardeuse pour le Front National. C'est un tour de force de faire passer ce message par le détour d'une fiction qui inverse les signes : elle pointe notre glissement lent et progressif, très plausible, vers une société néo-fasciste, par la fable islamique, en élargissant le champ de ce que l'on juge possible.

Houellebecq pose des jalons sans apporter de réponses : jusqu'à quel seuil au bord du gouffre faudra-t-il avancer pour arrêter cette soumission ? Quel sursaut réactivera un engagement, une démarche contestataire pour la défense collective des acquis sociaux et sociétaux ? Comment sortir de l'ornière de nos petits avantages individuels ? La lecture de Soumission soulève une nuée de questionnements d'intérêt public quand on ne tombe pas dans le piège de la provocation.

Cet article vous a été servi avec un Koni[a]c à l'Arsen[ic]. Et nous l'agrémentons ci-dessous d'une rondelle de [sau]Samson.

 

Soumission : du narrateur au lecteur

La vie du narrateur, François, lequel s'enfile les clopes au lit, apparaît comme une longue bouffée de tabac : le temps se suspend pour laisser place à une réflexivité cruelle mais lucide sur sa vie. Comme une expiration lasse, le narrateur renonce en même temps à tout choix qui pourrait en changer le cours : il se résigne à se laisser porter et à ne pas décider. À quoi bon ? Voilà la condition du citoyen moderne : l'indifférence de celui qui hésite « entre le waterzooi au poulet et une anguille au vert » ; avant que le « room-service » ne décide finalement pour lui.

François prend ainsi conscience de la vanité de son existence : la liberté de choix dans le monde contemporain est une absence de choix. La prise de conscience est le fil coupé du pantin qu'il joue. Ce faisant, François se vit comme une marionnette désarticulée et ne peut plus agir. Comme si c'est au sommet de la lucidité qu'il est pris par le vertige du non-sens.

Le narrateur est traversé par un nuage de fumée sans perspective. La monotonie grise dérive lentement vers l'atonie et le consentement de la soumission de la femme : au voile, à l'expulsion de l'espace public et à la polygamie. Les grains de poussière de cette fumée sont des révélateurs : ils se déposent sur les traits les plus lâches du personnage que la bienséance aveugle, habituellement lisse. Comme Hannah Arendt, Houellebecq montre comment l'individu peut être effroyablement banal et normal. Par lâcheté et par conformisme, il se replie dans « un petit fascisme ordinaire », désirant seulement la régression en une sorte de cocon impuissant.

Pour le lecteur, le roman de Houellebecq souffle un écran de fumée sur le monde. Il n'est ni une fiction, ni une anticipation : il amplifie les représentations fausses (les musulmans deviennent majoritaires), il magnifie les peurs en agitant les ombres fantasmées d'un parti musulman au pouvoir. En juxtaposant ces perceptions avec des personnages réels (François Bayrou, Marine Le Pen...) et des épisodes de vie moderne très réalistes, le roman favorise la confusion entre le réel et le fictif. On pourrait se demander dans ce brouillard quelles sont les intentions de l'auteur, s'il ne prépare pas un coup de Trafalgar.

On lit Soumission comme si on fumait une des clopes de François : on se complait dans le sentiment d'avaler quelque chose de toxique. Il se lit vite, entre deux stations de gare, mais il trouble la pensée et interroge notre conscience pour le reste du voyage. Qu'aurions-nous fait à la place du narrateur ? La stigmatisation sociale du fumeur est celle du roman. La lecture de Houellebecq est alors comme une réjouissance crasse méconnue des hygiénistes de la pensée.