Qui est Rosa la rouge ? C'est Rosa Luxemburg : ce nom résonne et renvoie l'écho d'une époque où socialisme et capitalisme se font face.

Par M.R.V

"Rosa la Rouge", de Kate Evans, Editions Amsterdam, 2017, traduction de Jérôme Vidal. La dessinatrice et militante britannique Kate Evans (1) a scénarisé le parcours de cette figure politique féminine du début du XXème siècle. En plongeant dans cette bande dessinée, on est fasciné par l'éclairage qu'apporte cette histoire à la nôtre.

 

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Clouée au lit dans ses premières années par une malformation de la jambe, elle n'aura de cesse de prendre les trains en marche.

C'est tout d'abord l'histoire d'une femme étonnante, à l'instar d'une Alexandra David-Néel, d'une Marie Curie ou d'une Lou Andreas-Salomé, qui tranche avec le destin commun des femmes de leur époque, franchissant des frontières géographiques, sociales et intellectuelles peu autorisées, y compris dans les milieux qu'elles se sont choisis politiques, littéraires ou scientifiques. Née dans une famille polonaise peu aisée et attachée à l'éducation, elle développe une forte conscience sociale et un solide bagage intellectuel qui lui permettent de dépasser non seulement les interdits liés à son genre, mais aussi à sa religion judaïque. Clouée au lit dans ses premières années par une malformation de la jambe, elle n'aura de cesse de prendre les trains en marche.

 Elle part étudier à l'université de Zurich ouverte aux femmes, où elle approfondit sa culture politique et économique et noue des liens avec les milieux révolutionnaires en exil. Elle devient la compagne du militant communiste lituanien Léo Jogiches, avec qui elle fonde le SDPK, idéologiquement opposé au PPS (2). Au cœur du débat : faut-il privilégier la lutte contre le capitalisme ou la lutte pour l'indépendance de la Pologne alors sous domination russe ? Rosa Luxemburg défend devant l'Internationale socialiste l'idée que le combat nationaliste ne peut que retarder la victoire contre le capitalisme.

La militante s'installe à Berlin à la faveur d'un mariage blanc et intègre le SPD (3) dont elle va devenir l'un des cadres grâce à son charisme et sa pertinence. C'est sa ligne révolutionnaire qui l'emporte alors sur le réformisme prôné par un Bernstein. Kate Evans met en avant dans son ouvrage l'acuité de ses analyses sur la fonction du crédit dans le système capitaliste lors du débat qui les oppose : « Quand la tendance de la production capitaliste à s'étendre sans limite bute contre la taille limitée du capital privé, le crédit intervient pour surmonter ces limites... Le crédit aggrave l'inévitable crise... »

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Après la révolution de 1905, à la fin de laquelle elle assiste, Rosa la rouge, plusieurs fois condamnée et emprisonnée, développe l'idée du spontanéisme et conteste la primauté du rôle du parti sur l'action de la classe ouvrière.
Son combat acharné contre le vote des crédits militaires lui vaut comme à trois cents autres socialistes l'exclusion du SPD. Persuadée que la guerre dessert les intérêts de la classe ouvrière comprise dans sa dimension internationale, elle fonde alors avec Liebknecht la ligue spartakiste, qui deviendra au moment de la révolution allemande le KPD (4). Elle y défend l'idée d'indépendance à l'égard des bolchéviks soviétiques à qui elle reproche d'avoir abandonné la démocratie et utilisé la terreur pour asseoir la révolution et milite pour que le nouveau parti participe à l'élection de l'assemblée constituante. Une insurrection ouvrière éclate en janvier 1919. Elle sera brutalement réprimée. Rosa Luxemburg comme Karl Liebknecht et d'autres membres du parti seront assassinés par le gouvernement SPD.

La pensée de Rosa Luxemburg reste d'une brûlante actualité et questionner les origines de la lutte contre le capitalisme une nécessité : cet ouvrage y contribue grandement par ses qualités didactiques, la précision de ses recherches et la fébrilité qui se dégage des dessins de Kate Evans attachés à rendre hommage à une grande dame, pour qui rien ne fut plus précieux que la liberté. Rosa3

1) Kate Evans a fait partie de l'aventure de Schnews, media créé en 1994 au moment de la lutte contre la restriction des droits civils par le gouvernement de John Major, et dont la devise était « Information for action ».
2) La Social-Démocratie du Royaume de Pologne versus le Parti socialiste polonais.
3) Parti Social Démocrate allemand fondé en 1875. Lors des élections de 1912, il devient le premier parti politique au Reichtag
4) Parti communiste d'Allemagne.