Dans son livre, Hervé Kempf - journaliste et écrivain - analyse la situation de notre monde et en tire une conclusion : « la fin de l'Occident ». Mais il délivre ensuite un message plus optimiste, à condition que l'on arrive à la « grande convergence », expression que l'on aura à développer...

Par Jean-François Gaudoneix

La grande originalité du livre est d'éviter une approche politicienne. Son diagnostic de départ est que le capitalisme est nuisible à l'homme et à notre planète. Diagnostic largement étayé dans tout le livre.

L'Occident n'est que depuis quelques siècles la grande puissance du monde

Ce fut d'abord l'Europe, puis les Etats-Unis. Diverses explications sont proposées pour expliquer cette suprématie : individualisme occidental, importance de la raison, recherche obsessionnelle du profit. Mais surtout des explications économiques. Pour faire simple, on peut dire que « sans charbon et sans Amérique, l'Europe serait restée une économie se développant lentement ». En effet, ces deux opportunités ont permis à l'Occident de s'imposer. C'est ce que Kempf appelle la « grande divergence » avec les autres sociétés. Avec ces évènements, on en arrive à une énorme différence des conditions d'existence entre les différentes régions du globe.

Quelques exemples : Un Etats-unien consomme dix fois plus d'énergie qu'un habitant de l'Inde. Un Allemand a un PIB quarante-sept fois plus élevé que celui d'un Nigérien.

Mais cette suprématie de l'Occident qui dure depuis 250 ans est en train de prendre fin. Le basculement se produit dans les années 1980. Si le PIB mondial augmente de 75% entre 1992 et 2010, c'est surtout dû aux pays dits « émergents ». Les pays riches connaissant un ralentissement de leur croissance. L'économie mondiale commence à se rééquilibrer. Un premier ministre indien le dit directement : « Les deux économies géantes d'Asie sont vouées à regagner une part considérable du PIB mondial, part qu'elles ont perdue pendant les deux siècles de colonialisme. »

Mais d'une certaine façon, le mal est fait, le mode de vie occidental est devenu la norme mondiale, même si tous ne peuvent y accéder, tous en rêvent... Kempf parle du « poison de l'inégalité ». Inégalité entre pays riches et pays pauvres, mais aussi à l'intérieur des pays eux-mêmes. En France, en Allemagne, aux Etats-Unis, la part de la population située dans les 20% les plus riches diminue, ils sont remplacés par des Asiatiques, des Russes, etc... Pour Kempf, il ne faut plus raisonner en termes de nations, mais tirer les conséquences de la mondialisation : depuis le milieu du XXème siècle une société mondiale s'est formée. Kempf décrit une pyramide des richesses et des pouvoirs :

- 29 millions de personnes millionnaires en dollars, soit 0,4% de l'humanité. Une oligarchie internationalisée.
- Une classe moyenne supérieure regroupant 10 à 15% de la population mondiale.
- Une classe moyenne représentant 25% de la population mondiale.
- Les pauvres représentant 45% de la population mondiale.
- Enfin, les misérables, regroupant 15% de l'humanité.

Quelle consommation est possible pour les 8 ou 9 milliards de notre planète ?

La question qu'il faut se poser aujourd'hui est de savoir quel niveau moyen de consommation matérielle est possible pour les 8 ou 9 milliards d'habitants en 2050 ? L'humanité ne peut plus ignorer le « mur écologique », elle doit agir en conséquence.

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Il est fini le temps où l'on pensait que la croissance était un état normal de la vie économique, que toutes les sociétés devaient accéder à l'ère de la consommation de masse. Cette conception date des années 1960, et aujourd'hui, on se rend bien compte que ce n'est pas possible, que la planète n'a pas des ressources infinies. La crise de l'énergie a été la première, mais arrive celle de l'eau, de l'agriculture, des matières premières en général et aussi l'accumulation des pollutions. Notre société se heurte à ce fameux mur écologique...


Le 30 octobre 2017, l'ONU annonçait que la bataille des 2°C – seuil du réchauffement fixé par la COP21 de Paris – était pratiquement perdue ! (ndlr).

L'humanité s'approche de la limite physique des ressources.

Nous sommes les premières générations à atteindre les limites de la biosphère.
L'épuisement des ressources de la planète, la dégradation rapide de l'écologie mondiale, font que nous arrivons à la fin de la croissance continue, à un appauvrissement de l'Occident inéluctable. Il est inimaginable qu'un monde peuplé bientôt de 8 ou 9 milliards d'habitants puisse avoir le niveau de richesse occidental. C'est écologiquement impossible.


Deux scénarii sont possibles :

- Soit les pays riches tentent de s'accrocher à leur niveau de vie (le « mode de vie américain n'est pas négociable » disait G.W. Bush en 2005), et nous aurons une multiplication de guerres.
- Soit les sociétés occidentales s'adapteront par une décroissance volontaire, et le monde pourra alors faire face à la crise écologique.

 

Il est urgent d'apprendre à consommer moins

 

Une façon de sortir de cette situation est simple dans son principe, mais problématique à mettre en œuvre : plutôt que de dépenser bien des efforts à découvrir de nouvelles ressources, il est urgent d'apprendre à en consommer le moins possible. Mais ce n'est pas le capitalisme qui nous mènera sur cette voie.


Nos dirigeants savent que la croissance s'épuise, que la crise écologique s'accentue, que l'énergie devient un problème, mais ils misent sur le miracle de la technologie pour surmonter ces problèmes. En fait, ils les aggravent.


Aujourd'hui, le système social dans tous les pays permet à un petit nombre de s'attribuer une grande part des richesses. Kempf oppose cette oligarchie mondiale aux « peuples sujets ». Cet accroissement des inégalités fait monter le ressentiment populaire. Alors tout est fait pour détourner la colère vers l'étranger en stimulant les réflexes xénophobes. Un autre thème est efficacement développé par l'oligarchie via les médias qu'elle contrôle, c'est le nationalisme, d'où peut arriver une dérive guerrière.


L'oligarchie sait bien que la démocratie et le capitalisme sont devenus incompatibles, puisque la première s'intéresse à l'intérêt général quand le second se concentre sur un intérêt particulier.


Ainsi, la vision de notre avenir au XXIème siècle n'est pas des plus optimiste. Nous devons participer à la mutation de l'humanité vers un nouveau monde : le passage du néolithique au biolithique.


Il faut sortir de cette société de l'enrichissement sans fin pour organiser la sobriété.
Les classes dirigeantes s'engagent sur la voie de la stratégie du choc, mais les citoyens, ces « peuples sujets » peuvent faire un autre choix. La propagande, par la publicité, nous fait associer accroissement de biens matériels et amélioration des conditions d'existence. Sortir du capitalisme est considéré comme irréaliste. Slavoj Zizec, un philosophe slovène ironise : «  Nous pouvons facilement imaginer l'extinction de la race humaine, mais il est impossible d'imaginer un changement radical du système social ».


Pour Kempf la politique à mener s'organise autour de trois axes :

- Reprendre la maîtrise du système financier. Le système monétaire est confié à des intérêts privés, et dixit le Financial Times : « La nature du système monétaire contemporain est la création d'argent à partir de rien au travers de prêts souvent irresponsables »
- Réduire les inégalités, en supprimant la surconsommation des plus riches, recréer un sentiment de solidarité qui permettra d'accepter une réduction de la consommation matérielle.
- Ecologiser l'économie : il faut tendre vers des activités humaines non assujetties à une augmentation de la consommation.

Le capitalisme, avec sa logique productiviste aggrave le chômage, c'est une évolution mortifère. Il faut que la société trouve une occupation utile à chacun. Il prend l'exemple de l'agriculture industrielle utilisant peu de personnes mais beaucoup d'énergie, d'eau, de pesticides et d'engrais chimiques. Une agriculture qui n'est plus du tout adaptée au monde nouveau. Le retour à une agriculture de proximité est impératif. En finir avec une agriculture industrielle largement subventionnée, place à une agriculture créatrice d'emplois ! Les experts estiment à trois millions les emplois dans l'agriculture en Europe si on décidait une nouvelle politique agricole.


Il faut donc s'orienter vers un rationnement des biens matériels, arrêter cette course à la consommation : plusieurs télés, plusieurs voitures, et toujours plus de créations gadgets...


Réduire notre consommation, c'est par exemple ne plus inciter à consommer (rôle de la publicité).
Cette réduction de la consommation contribuera à la paix civile, car souvent l'insécurité naît de la frustration de ceux qui sont exclus.

La science et la technique asservies au capitalisme

L'activité scientifique doit être au service de l'intérêt général. Il faut arrêter de voir notre monde comme seulement une ressource. C'est dire qu'il faut redéfinir notre relation avec la nature. Aujourd'hui, la science et la technique sont asservies à l'intérêt capitaliste et à la logique du profit. Il y a une véritable prostitution d'une grande partie de l'activité scientifique. Les « conférences de citoyens », regroupant des gens ordinaires, informés des enjeux, devraient pouvoir décider de l'utilité ou non de l'utilisation d'une découverte.


Pour Kempf, il n'y a déjà plus deux mondes séparés (Nord/Sud), mais un avenir unique. Avenir qui sera ou violence ou justice. Pour la première fois, nous formons une seule société, unis par une même question politique, celle de la crise écologique. Kempf écrit : « l'écologie n'est plus seulement un fardeau de l'homme blanc ou une préoccupation de riches, elle devient l'affaire de tous. » Et de citer Léopold Sédar Senghor : «  Aboutir à la civilisation de l'universel, au rendez-vous du donner et du recevoir. »


Les valeurs universelles sont à définir : c'est la grande entreprise morale de l'humanité. Pour Kempf, ce sont les biens communs qui constituent les valeurs universelles. Biens communs qu'il convient de partager équitablement. Il faut abandonner l'individualisme hystérique et adopter des valeurs de solidarité et de communauté qui subsistent dans bien des pays pauvres.