«Et ben dis donc, avec une vue pareille, ça doit pas être trop affreux leur quotidien !» Voici la première réflexion que j'émis au sujet de la prison de Béziers lorsque je m'installais dans cette cité, il y a maintenant 12 ans.

Par Myriam Frax,

J'habitais alors un appartement miteux loué pas cher. A deux, à vivre sur un contrat en alternance, on ne pouvait pas se payer mieux. L'eau passait à travers le toit les jours de pluie, le vent sifflait sous les poutres les jours de vent, et l'été... Comment décrire la chaleur des puits démoniaques de l'Hades ?

Ce petit nid, haut perché au dessus de l'Orb, avec sa vue imprenable sur le fleuve et la campagne environnante avait cependant un charme inégalable. Charme qui se conjuguait à merveille avec le quartier.

Au-dessus, les Halles où j'allais avec plaisir chercher de bonnes choses à cuisiner lorsque mon porte-monnaie me le permettait; le lycée Henri IV mitoyen, qui apportait son lot de fraîcheur et d'agitation, et la Cathédrale et son parvis à deux pas, depuis lequel j'allais fréquemment observer le lever du soleil sur la plaine, les yeux perdus sur les brumes qui s'élevaient de la rivière en contrebas.

C'est en y rodant un matin de plus, en compagnie de ma moitié, biterroise d'origine, que je m'interrogeais sur ces portes métalliques ancrées dans le prolongement de l'accès au délicieux cloître, lui-même préambule au trésor caché qu'est le Jardin des évêques. J'appris alors que c'était là, la prison de Béziers.

Je replongeais mon regard vers la plaine et lâchais machinalement « Et ben dis donc, avec une vue pareille, ça ne doit pas être trop affreux leur quotidien ! »

une des prisons les plus insalubres de France

Je fus alors correctement remise en place par mon Jules qui m'apprit que c'était alors une des prisons les plus insalubres de France, dans un état pitoyable et surpeuplée.

Tandis que je me rappelais de bien penser à tourner sept fois la langue dans ma bouche avant de parler, je regagnais mes pénates sans plus penser à la maison d'arrêt.

Elle ne se rappela à moi que bien des années plus tard, en 2009, précisément, lorsque j'appris sa fermeture prochaine. Mon Jules, tout excité alors, ne rêvait que d'une occasion pour aller y faire des photos, en grand amateur de choses brisées et glauques. Moi, ça ne me faisait ni chaud ni froid, peut-être à peine un peu de soulagement pour les prisonniers qui allaient enfin retrouver un minimum de dignité dans une prison flambant neuve, construite plus bas dans la plaine, à la sortie de la Ville.

en entrant, un premier frisson

Une nouvelle phase d'oubli passa, jusqu'à ce que les hasards de la vie me donnent l'occasion d'y entrer. Je me dis alors que c'était l'occasion ou jamais d'aller y faire des photos. Non pas que je sois passionnée par les choses glauques et brisées mais parce que mon Jules étant devenu mon ex, et ayant développé un goût particulier pour la photographie, j'avais très envie de réussir là où lui n'aurait jamais pu. Petite revanche en quelque sorte, que celui qui n'a jamais, etc., etc.

C'est en passant la porte en métal que je ressentis un premier frisson. Une grande cour, tout en longueur, traversée en son milieu par le sas d'accès à l'intérieur du bâtiment, que 200 à 300 détenus ont franchi chaque année, dans l'attente de leur jugement. Je me dirige vers la petite cour de droite, ayant aperçu dans le mur, une meurtrière. Un réflexe de garnement, sorti tout droit de la classe avec son bonnet d'âne encore enfoncé sur le crâne, me pousse à aller jeter un œil à travers. La vue est superbe. La même que depuis la table d'orientation de la place juste quelques mètres plus loin, à l'air libre.

Une pensée s'impose à moi : profiter bien de cette vue, c'est la seule chose simple et belle que je verrai de cet endroit. C'est avec amertume que je fais demi tour, et que j'avance vers la grande cour de gauche. Enfin grande... Avec ses 50m² à tout péter, c'est pas Versailles non plus. Et j'apprends que c'est là que sévissait la Veuve.

La guillotine a fonctionné à 9 reprises

Oui, parce qu'à Béziers entre 1939 et 1949, on exécutait les condamnés à mort de la région (Hérault, Aude, Pyrénées orientales). 9 exécutions. 9 fois des prisonniers ont été éveillés avant le lever du soleil, pour écrire des lettres à leurs familles, prendre un dernier repas, un dernier verre de vin, une dernière cigarette. 9 fois le bourreau a lié les poignets des condamnés avant de les fixer sur la planche à bascule. 9 fois les promeneurs avides de macabre, dans la fraîcheur des brumes matinales, ont vu tomber la lame en biseau. 9 fois le panier placé aux genoux de la veuve a accueilli une tête fraîchement tranchée.

Que pouvaient-ils bien exprimer ces visages alors ? De la terreur, de la haine, de la tristesse, du regret, du soulagement ? Ça, les comptes rendus d'exécution n'en parlent pas. On ne parle pas de ces choses-là. On condamne oui, mais on ne cherche pas à comprendre. Arrivée au milieu de la cour, je lève les yeux vers ma gauche. Alors c'est cela qu'ils voyaient avant de basculer ? Avant de plus rien voir que le panier dans lequel leur tête allait finir... La Cathédrale.

Dans toute sa majesté, dans toute sa splendeur, dans toute son énormité, la toute puissance divine, le jugement de Dieu lui-même. Je croirais même apercevoir, là haut dans une tour, le fils du Dr Bonneton venu assister à l'exécution des meurtriers de son père après avoir graissé la patte du bedeau pour pouvoir s'assurer que « Justice est faite ».

Tout respire le malaise, on se sent oppressé, pris à la gorge...

C'est alors que la porte s'ouvrit et que je pénétrai pour de bon dans le bâtiment. Le temps que mes yeux s'habituent à l'obscurité, ce qui ne fut pas long vu les quelques ouvertures sur le ciel dues à la déchéance du bâtiment, nous sommes dans un débarras, c'est rempli de cartons, d'étagères, de débris divers et variés, ici des morceaux de plâtre, là des cuvettes de toilettes... C'est par une petite porte juste en face de l'entrée que je ressors de la prison pour accéder à ce qui fut un chemin de ronde. Tout au bout du corridor extérieur, une guérite de maton avec vue imprenable sur le faubourg. De l'autre côté de la fosse, les murs extérieurs et les fenêtres bardées de ferrailles, des barreaux et barbelés, d'où pendent encore quelques bas, vestiges des trafics intercellulaires.

Depuis la guérite, je vois, au pied du bâtiment, une espèce de théâtre segmenté en parts, comme les quartiers d'une orange. Dessus, encore une bonne grosse couche de barbelés. C'était la promenade, ça ? Un morceau de camembert de ciel avec du grillage autour, le seul aperçu de l'extérieur auquel les détenus avaient droit. Rien de vivant, allez, avec un peu de chance un oiseau qui serait passé leur chier sur la gueule. Et du ciel, juste un peu d'espace avec beaucoup d'imagination. Lorsque j'en reviens au pourquoi de ma présence, je me sens nettement moins enjouée à l'idée d'aller prendre des photos là-dedans. Je commence même à m'en vouloir, à me demander bon sang mais à quoi je m'attendais au juste ? Pas à ça, c'est certain. Je suis mon guide dans les couloirs obscurs. Là, la loge des gardiens, là, la porte des parloirs. Je pense à bon nombre de groupes de métal qui tueraient père et mère (si ce n'est pas déjà fait) pour tourner un clip ou égorger des vierges dans cet endroit. Tout respire le malaise, outre le manque de lumière, les couloirs sont étroits, le plafond terriblement bas. On se sent oppressé, pris à la gorge, l'oxygène me manque.

J'expire, la porte s'ouvre. Mon souffle s'arrête.

Dans la lumière jaunâtre filtrant au travers de la fenêtre principale, j'ai juste le temps de voir : la plateforme qui se scinde en deux, partant en déambulatoires de chaque côté du puits des âmes (le niveau inférieur), recouvert de grillage, les portes des cellules de part et d'autre et ... Toutes ces âmes, qui se pressent vers moi comme une horde d'adolescentes en chaleur devant un bellâtre pré pubère qui leur chante de la soupe. Ils sont si nombreux, si bruyants, ils se ruent à ma rencontre.

Dans ce bordélique brouhaha, je distingue des bribes : lui veut me raconter son histoire, cet autre me supplie de l'écouter, un autre encore m'assure n'avoir jamais rien fait de mal, l'autre là-bas me fait un doigt d'honneur tandis que son voisin fait glisser son pouce sous sa gorge en me lorgnant d'un œil noir.

J'inspire. « Ferme la porte ».