Grâce (?) à Robert Ménard, à ses sorties médiatiques (Algérie, Jean Moulin, commémorations), à ses invités qui présentent une lecture de l’histoire bien singulière, l’histoire revient dans l’actualité. Et personnellement, je ne m’en plains pas. Ménard n’est pas le premier à vouloir instrumentaliser l’histoire.

Par Jean-François Gaudoneix

Tous les gouvernants, qu'ils soient démocrates ou dictateurs, sont tentés d'utiliser l'histoire à leur profit. On pense tout de suite à un Staline, à un Hitler, Mais chez nous aussi, on « filtre » l'histoire : de la deuxième guerre mondiale, les manuels d'histoire ont longtemps retenu la France Libre avec de Gaulle, et occulté le régime de Vichy et la collaboration qui a pourtant été la réalité française pendant cette guerre... Les médias nous donnent une lecture de l’actualité toujours orientée. Encore aujourd’hui, nous vivons une période où les médias, nos gouvernants, nous donnent une lecture de l’actualité toujours orientée : l’histoire commence aux portes du présent.

Dans l’actualité de 2015, les actions terroristes nous ont donné un ennemi de choix, les islamistes, que très vite, par un raccourci simpliste on assimile au monde musulman. Un simplisme qu’illustrent les propos du premier ministre, Valls, quand il affirme de façon répétée que « expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser ». De la même façon, faire la guerre au terrorisme n’a pas de sens. En 1940, De Gaulle sera déchu de la nationalité française (décret daté du 8 décembre 1940) et sera condamné à mort. Il soutiendra depuis Londres les actes de « terrorisme » de la Résistance. Ce rappel pour dire combien la notion de terrorisme est fourre-tout, et à géométrie variable.

Il est précieux en temps de crise - et nous sommes bien en temps de crise - de se trouver des boucs émissaires : les immigrés, les terroristes, les musulmans. Bof, allez, tout ça c’est la même chose… Il se trouve actuellement peu de personnes pour aller à l’encontre de cette tendance. Quand notre Premier Ministre dit que « nous sommes en guerre contre le terrorisme », tout le monde entend - et j’espère  bien que ce n’est pas le cas - « nous sommes en guerre contre les musulmans ». C’est le fameux choc des civilisations de Samuel Huntington (1).

C’est là que l’histoire a toute son importance, quand elle se veut honnête, quand elle n’est pas un jouet entre les mains des gens qui nous gouvernent. Quand j’étais prof, je présentais toujours à mes élèves deux documents contradictoires qui présentaient Louis XIV : l’un du duc de Saint-Simon - qui détestait le roi - et l’autre d’un hagiographe qui l’encensait. Les élèves pouvaient ainsi se rendre compte de la difficulté des historiens à démêler le vrai du faux, du travail d’analyse nécessaire pour approcher au plus près ce que fut le passé.

Ce travail d’analyse vaut aussi pour l’actualité. Je viens de lire « Les croisades vues par les Arabes », d’Amin Maalouf, et cette lecture a le mérite de montrer l’histoire des croisades d’une tout autre façon.

 L’histoire est écrite par les vainqueurs


Cela m’a rappelé ce qu’Howard Zinn (2) disait : « l’histoire est écrite par les vainqueurs ». En effet, lorsque nous apprenons à nos petits Français les Croisades, c’est bien un récit épique, glorieux, servant une noble cause, la libération du tombeau du Christ tombé entre les mains des Infidèles, entendez les musulmans.
L’événement vu par les vaincus est bien différent et mérite toute notre attention.

L’auteur, Amin Maalouf, est un chrétien d’origine libanaise, écrivain renommé, académicien (prix Goncourt 1993 pour son livre « Le rocher de Tanios »), reconnu comme un spécialiste du monde arabe. Il s’appuie constamment sur des chroniqueurs témoins de l’époque , des personnes érudites, comme ce jeune lettré, Ibn al-Qalaranissi de Damas.

Le temps des croisades a façonné l’Occident et le monde arabe

 

Ces croisés apparaissent au mieux comme des fanatiques qui se battent pour leur religion. Les exactions sont innombrables, et rapportées souvent par des chroniqueurs francs, comme Raoul de Caen : «  A Maara - entre Alep et Homs - les nôtres (les Francs) faisaient bouillir des païens adultes dans les marmites, ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés ». C’est ainsi que les Francs sont vus par Oussama Mounqidh  comme « des bêtes qui ont la supériorité de la force et de l’agression ». Dans la littérature épique des Turcs, les Francs sont décrits invariablement comme des anthropophages, anthropophagie confirmée par un autre chroniqueur franc, Albert d’Aix. Les villes d'Antioche, Alep, Edesse et Jérusalem ont connu le même sort, les mêmes horreurs.

Vers 1110, des villes comme Tripoli, Beyrouth ou Saïda, les villes les plus renommées du monde arabe, sont prises, saccagées, leurs habitants massacrés, les mosquées profanées… Tout cela parce que le pape appelait à la guerre sainte pour s’emparer du tombeau du Christ. Pourquoi ces rappels ? Ce n’est pas pour chercher à culpabiliser l’Occident chrétien, ni pour absoudre l’intégrisme musulman contemporain, mais pour voir un point commun à ces deux faits historiques que sont les croisades et le djihad : le fanatisme religieux.

Dans les deux camps, on se bat et on crie : Victoire sur l’ennemi de Dieu !

Les motivations des croisades, comme celles des terroristes sont insensées, et Amin Maalouf cite une des grandes figures de la littérature arabe, un poète aveugle, libre penseur du XI° siècle (et oui ça existait déjà dans le monde arabe) : « Les habitants de la Terre se divisent en deux, ceux qui ont un cerveau, mais pas de religion, et ceux qui ont une religion, mais pas de cerveau » (Aboul-Ala al-Maari). C’est lapidaire, certes, mais quand on voit l’histoire du monde et la place que prennent les conflits religieux à travers les siècles, ça donne à réfléchir.

Le pouvoir temporel -quel qu’il soit- instrumentalise les différends religieux pour arriver à ses fins

Pendant les croisades, les royaumes chrétiens ont cherché à s’implanter au Moyen-Orient, à étendre leur influence dans ces contrées lointaines.
Nous retrouvons au XXI° siècle les mêmes objectifs de la part des grandes puissances dans ce Moyen-Orient. Chacun pousse ses pions. Mais de nos jours, il faut avancer des arguments « humanitaires », « sécuritaires », pour justifier les comportements guerriers. Les victimes innocentes sont nombreuses, leur seule issue est la fuite. Certains, fuyant les bombes arrivent jusqu’à chez nous, et certains d'entre nous s'en indignent !

Il ne faut pas s'étonner que dans certaines parties du monde, les Occidentaux, et plus particulièrement les Etats-uniens représentent le mal, qu’ils soient traités de terroristes. Si on devait faire les comptes des victimes des bombes américaines - mais aussi de « nos » bombes - on serait affolé par leur nombre... Dans le bloc occidental, nos gouvernants et nos médias nous confortent dans le bien fondé de ces interventions militaires : c'est pour leur bien que l'on bombarde ces populations.... Encore une fois, ce sont les vainqueurs qui racontent « leur » histoire… Amin Maalouf explique combien encore aujourd’hui,  « le monde arabe ne peut se résoudre à considérer les croisades comme un simple épisode d’un passé révolu ». Même l’Etat d’Israël est souvent assimilé à un nouvel Etat croisé (revendication des lieux saints de Jérusalem). Il rappelle aussi qu’en 1981, un Musulman tire sur le pape, et explique dans une lettre : « J’ai décidé de tuer Jean-Paul II, commandant suprême des croisés ». Rappelons-nous qu’en 2001 G.W. Bush parlait d’une croisade du bien contre le mal…

Le Moyen-âge est l’époque où tout a commencé

Umberto Eco (3) - mort récemment - disait : le « Moyen-âge est l’époque où tout a commencé…» , qu’il est en quelque sorte la matrice de notre monde moderne.
Cet éclairage peut nous permettre de comprendre pourquoi le monde musulman voit toujours dans l’Occident un ennemi. Chaque action politique hostile, chaque intervention militaire, chaque embargo économique, alimente encore et toujours plus la haine de l’Occident triomphant. Amin Maalouf parle « d’une cassure entre ces deux mondes, depuis les croisades, ressenties comme un viol. » L’histoire est une science humaine qui, pour être au plus proche de la réalité, ne doit pas être manipulée, comme elle l’est trop souvent. Elle demande à chacun de nous d’être vigilant, d’exercer son esprit critique. Ce n’est pas un exercice facile dans un monde où les moyens de contrôler l’information sont puissants et que ces moyens sont aux mains des puissances financières qui n’ont que faire de l’objectivité. Bien au contraire.

Verdun : pourquoi ce massacre ?

Pour conclure, ces derniers jours, on commémore les cent ans de la bataille de Verdun. Les médias ne sont pas avares de photos, d’éloges sur les poilus tombés en masse en cette triste année 1916. Mais les médias ne parlent pas des causes ou des raisons d’un tel massacre ! Vous ne trouverez pas beaucoup d’informations évoquant les décideurs de ces hécatombes : Joffre a pour stratégie : « Offensive à outrance ». Ce sera une véritable catastrophe, les troupes françaises se faisant massacrer face aux Allemands durant la toute première confrontation de la première guerre mondiale. Pétain envisage une guerre d’usure entre les deux nations : « La victoire reviendra au camp qui sera le dernier debout ». C’est édifiant comme stratégie ! Foch, le théoricien militaire, est à l’origine du plan prônant la combativité et l’offensive à tout prix. Et enfin, Nivelle incarne à lui seul l’aveuglement de l’état-major français face à la réalité du conflit ! Il remplace Pétain durant la bataille de Verdun. Il estime alors mettre fin à la guerre en moins de 48 heures, mais la bataille durera 6 mois et fera 350 000 victimes. C’est ainsi qu’il sera surnommé « le boucher ».

Commémorer est une chose, approuver en est une autre. Connaître l’histoire permet d’en tirer des conclusions. Nos va-t-en guerre de 1914, ceux qui ont assassiné Jaurès, ceux qui faisaient croire que dans huit jours nos soldats seraient à Berlin, portent une lourde responsabilité. Les guerres sont toujours aventureuses. L’histoire peut nous apprendre à mieux nous comporter dans le présent : il suffit de ne pas être sourd à ce qu’elle nous apprend.

 

Samuel Huntington (1927/2008) est un professeur américain de sciences politiques. Il a écrit le choc des civilisations en 1996. Ce livre a été édité en France en 1997 par les Editions Odile Jacob
Howard Zinn (1922/2010) est un historien et politologue américain, professeur au département de science politique de l’université de Boston durant 24 ans.
Umberto Ecco : (1932/2016) est un philosophe, écrivain et essayiste italien, reconnu par ses essais sur la sémiotique et l’esthétique médiévale.