Marché de la Dévèze, vous reprendrez bien une tranche de vie?
par Eva D.


marche de la devezeD’abord il y a Saïd, le sourire aussi craquant que ses salades, et ce n’est pas du boniment, l’élégance de la courtoisie, toujours le mot pour rassurer les clients, une parole gentille par-ci par-là et des attentions du style : « Je vous fais une remise pour avoir affronté la pluie et le froid ce matin ! ». Et puis il y a Ali, qui sert son poisson avec des gestes aussi sûrs et souples qu’un taksim au oud de Rabih Abou-Khalil (1), avec son air entendu et ses paroles rituelles : « bon poids ! », sous l’œil vigilant de Martine, qui mène son étal d’une poigne de fer. Et les autres, celui que j’appelle Stentor, gare aux oreilles si vous passez à côté au moment où il lance son « Anéro! Anéro! Anéro ! » pour vanter le prix de ses légumes. Et Kader qui virevolte au milieu de ses cagettes, en disant « ma belle ! » à toutes les femmes de 7 à 77 ans. Et ces gitanes qui vous proposent de l’ail à « dos oro » ou qui offrent des chouchous, juste pour le plaisir de goûter. Et Bachir, qui vend des olives et des fruits secs et plein d’autres choses, dans un sabir très savant où se mêlent harmonieusement le français, l’arabe, l’espagnol et quelques mots d’italien. Pour faire bon poids, dirait Ali. Et ce couple sympathique, très prévenant, c’est elle qui compte, c’est lui qui sert les légumes de leur jardin, le petit les aide quand c’est les vacances.

 

Vas-y ! Prends ! Prends ! C’est tout à Onéro


Et les gens. Cette vie qui éclabousse trois fois par semaine le quartier de la Devèze. Les petits encore endormis dans les poussettes, emmitouflés jusqu’aux yeux. Les femmes qui se rencontrent, discutent en groupe et vous ferment un peu le passage. Ça vous laisse  comme ça le temps d’admirer leurs tenues, toujours très belles et très soignées. Les hommes, plus discrets, plus secrets : « Salam ! Labess ? ». Quand ça va bien, on répond : « Labess ! labess ! », ou alors « labess chouia ! » quand les enfants sont malades ou qu’on n’a pas le moral. Et ce vieux monsieur, toujours en discussion, à côté de son installation où est écrit en espagnol : « Como dice la Biblia ? ».

Quelquefois, des Frères en djellabas font la quête.  Il y a aussi le stand des Corans et des sourates enregistrées, surtout le samedi. Les Petites Sœurs des Pauvres ne viennent pas, c’est dommage, elles seraient certainement bien accueillies dans cet œcuménisme chaleureux et bon enfant. Une petite dame asiatique devant moi s’excuse auprès du marchand marocain : « Je n’ai pas pu venir mardi, c’était le nouvel an ! ». On est au mois de février, mais tout le monde est d’accord et on ne s’étonne de rien. Une vie comme je les aime, des moments de grâce et des sourires de toutes les couleurs. Comme quand j’ai acheté mon bonnet et des pinces à cheveux aux africains qui se relaient sur leur stand de maroquinerie : Vas-y ! Prends ! Prends ! C'est tout à Onéro

 La vie à ce prix là, c’est donné. Le bénéfice est immense, on se rafraîchit la tête, l’âme et le moral pour quelques pièces et vos sacs plastiques deviennent vite  des sacs de voyage. Ils ne sont pas remplis que de légumes. Il y a aussi beaucoup d’espoir, que les gens soient libres de penser, discuter et vivre ensemble, dans la richesse de leur diversité.

 

 

Le chantier du marché couvert de la Devèze débutera en Juillet 2016

 
cloMais -parce qu’il y a un mais - un grand panneau menace ce léger bonheur de vivre. Il est là, à l’autre bout de la place. Les menaces sont écrites et claires. Elles sonnent comme un ultimatum : le chantier du marché couvert de la Devèze débutera en Juillet 2016. Déjà les forains le savent, certains iront s’y installer, beaucoup ne pourront pas suivre. Les loyers seront nettement trop lourds pour eux. Et comme c’est une entreprise privée, directement issue de la politique immobilière de la municipalité, il faudra que ce soit rentable. Et comme c’est une politique municipale d’aide au privé, on peut logiquement s’attendre à une suppression des marchés de plein air, histoire de museler la concurrence. Ali, Saïd, Stentor, le sabir de Bachir et le vieux monsieur prêchant la Bible, ne pourront pas trouver si vite trois marchés par semaine pour continuer leur commerce. La vie va s’éteindre peu à peu au profit d’une halle couverte, plus chère, moins conviviale, mais où on pourra diffuser des chants de Noël, ce qui devrait permettre aux Petites Sœurs des Pauvres de se sentir représentées.

(1) : Rabih Abou-Khalil (né le 17 Août 1957 à Beyrouth est un compositeur et un joueur d'oud, ainsi qu'un musicien de jazz.