Le 8 janvier dernier, je n'étais pas en mission. J'étais en deuil. Comme beaucoup de Biterrois, stupéfaite par la violence des attentats, j'ai éprouvé ce besoin que l'on a, dans ces circonstances, de se rapprocher de ses frères humains.

béziers i'm charlie
« Je suis Charlie », avais-je accroché à ma veste, et dans les rues à la nuit tombée, je croisais d'autres « Charlie » qui convergeaient vers la place de la mairie. C'est drôle, je pensais, il y a quelques jours à peine, nous nous serions peut-être définis par nos différences. Ce soir nous sommes tous Charlie, comme on dirait tous des frères.

Je méditais sur l'étrange pouvoir de ce slogan, lorsque j'arrive sur la place. Une grande banderole se déploie devant l'Hôtel de ville, à proximité de l'estrade : « Non au terrorisme islamiste » y est inscrit noir sur blanc en lettres majuscules. Tiens, pourquoi pas « je suis Charlie » en blanc sur fond noir, je me demande, vu que tout le monde semble s'y reconnaître ? En même temps, je me dis, le message « non au terrorisme » a le mérite d'être sans ambiguïté. Et avec l'adjectif « islamiste », c'est encore plus précis. Au fait, je pense tout à coup, pourquoi cette précision, « islamiste » ? Est-ce que le terrorisme « islamiste » en particulier c'est non, mais tous les autres terrorismes c'est oui ?
Je repense à ce que m'a dit la semaine dernière une copine qui habite dans la rue du 19 mars 1962 (1) : « Ils vont changer le nom de ma rue, elle a dit, pour lui donner le nom d'un militaire qui a participé au putsch des généraux en Algérie (2). Et pourquoi pas un terroriste de l'OAS (3) tant qu'ils y sont... »
Il a dû faire un pari ! Lance une voix derrière moi.
C'est mon amoureux qui arrive directement de son travail et m'a retrouvée grâce aux indications du texto que je lui ai envoyé.
Hein ? je dis...
Le Maire, il a dû faire un pari, répète mon amoureux. À chaque fois qu'il dit ou écrit « non » et « Islam » dans la même phrase, il doit gagner des points ou quelque chose...
Je lui souris et puis je me blottis contre lui. Ce soir, je suis triste. Profondément. Les discours des élus ont commencé, et même si je ne les écoute pas, entendre parler au loin me fait du bien. On est tous là, en deuil, ensemble. À l'intérieur de moi, je pense à mes premiers Charlie Hebdos lus en cachette au lycée avec les copains. Puis l'entrée dans l'âge adulte, l'âge des lectures assumées... Avec le temps, de nouveaux centres d'intérêts, moins de Charlie dans ma vie. Mais toujours Bernard Maris à la radio le vendredi matin.

 

Aurais-je jamais compris quoi que ce soit à l'économie et à ses terribles rouages sans Bernard Maris ? 

 

Qui peut remplacer Bernard Maris maintenant ? Comme beaucoup de Français, je ne connaissais pas personnellement ceux que nous pleurons ce soir, mais certains d'entre eux nous étaient si familiers...
Et toute cette violence contre eux...
Soudain, au milieu des discours et des applaudissements, des sifflets retentissent, non loin de nous et puis ailleurs, plus loin, un peu partout dans la foule. Je sors de ma rêverie endeuillée et regarde autour de moi. Des gens applaudissent. D'autres sifflent. Une dame esquisse un pas de danse en disant : « on va les égorger ! ». Je dois avoir mal entendu... Juste à côté de moi un petit groupe de lycéens semble sidéré par le spectacle. L'un d'eux est au téléphone et demande qu'on vienne le chercher : « Y a même une vieille qui veut égorger les arabes, Papa ! » J'interroge du regard celui qui continue de me serrer dans ses bras.
Le maire a encore gagné des points, ironise-t-il ! Mais cette fois ça ne plaît pas à tout le monde... Allez viens, on s'en va.
Et pendant qu'on s'éloigne, il secoue doucement mes épaules : « Eh, ça pleure pas les aventurières... »

 

 

(1) Date de l'indépendance de l'Algérie.
(2 )À Béziers, la rue du 19 mars 1962 devient la rue « commandant Denoix de Saint Marc » à partir du 14 mars 2015. Hélie Denoix de Saint Marc (1922-2013) participa au Putsch des généraux : en 1961 une partie des généraux de l'armée française refusent le résultat du référendum d'autodétermination (90% des électeurs favorables à l'autodétermination de l'Algérie) et tentent de prendre le pouvoir par la force pour empêcher l'indépendance de l'Algérie.
(3 )L'OAS (Organisation Armée Secrète) se constitue dès le début de l'année 1961 pour tenter d'empêcher l'indépendance de l'Algérie. Après l'échec du putsch des généraux, l'action de l'OAS consiste en des actes terroristes contre des civils algériens et français, et contre des policiers, des militaires, des journalistes et des personnalités politiques.