Parler des événements de ces derniers jours n'est pas évident voire peut-être source de division. Toutefois, nous devons essayer de mesurer l'importance de ce qui est en train de se passer en France et les répercussions européennes et mondiales, faute de quoi nous passerions sûrement à côté de quelque chose.

 

bd nomade

 

Il ne faut pas sous-estimer l'attaque contre Charlie Hebdo et il faut voir qui a été assassiné : des journalistes, et pas n'importe lesquels, des hommes de gauche, même si à titre personnel je n'ai pas toujours été d'accord avec leur ligne éditoriale. Ce ne sont pas les victimes d'un terrorisme aveugle, ils ont été tués dans une attaque contre des valeurs auxquelles nous sommes tous attachés et qui sont représentatives des valeurs du peuple français. La liberté de la presse et la liberté d'expression.
Dire que ces valeurs sont essentielles signifie que nous nous opposons au fascisme qui les nie et prétend les abolir, régner par le mensonge et la peur, l'insécurité permanente, les boucs émissaires au sein d'un même peuple, la guerre. Mais c'est aussi et d'abord dénoncer la manière dont déjà la propagande a pris la place de l'information et la domination des patrons de presse. Défendre la liberté de la presse, c'est aussi se souvenir que Charlie Hebdo était menacé de mettre la clef sous la porte par manque de fonds, que les journaux d'opinion (surtout ceux ancrés à gauche) sont presque tous proches de la faillite. N'oublions pas que la liberté, dans le système capitaliste, et pas seulement celle de la presse et d'expression, n'est pas la même pour Dassault ou Lagardère que pour les exploités.

De même, si certains parmi nous ont participé aux grands rassemblements de samedi et dimanche dans un esprit de rassemblement du peuple français face à la haine, nous n'avons rien à voir avec la brochette de chefs d'États dont la présence, pour certains, est une véritable honte. Si nous sommes Charlie, nous ne sommes pas Netanyahou qui massacre des Palestiniens revendiquant la liberté d'avoir un État, ni Ahmet Davutoglu (Premier Ministre Turc) qui réprime les Kurdes depuis tant d'années pour les mêmes raisons. Nous ne sommes pas Obama qui met la planète à feu et à sang, nous ne sommes pas Jens Stoltenberg (secrétaire de l'OTAN) qui importe la guerre aux frontières de l'Europe. Nous ne sommes pas non plus Porotchenko qui, avec l'aide des deux précédents, massacre son peuple pour assouvir des visées impérialistes. Nous ne sommes pas Cameron, Merkel, Renzi, ni même Hollande dont les politiques d'austérité contribuent à fabriquer le terreau de misère sociale et d'exclusion qui contribuent (même si c'est plus complexe) aux replis identitaires et religieux. Enfin, nous ne sommes pas Sarkozy où Marine Le Pen qui n'ont cessé de faire germer la peur de l'autre et le rejet de l'étranger en dévoyant les valeurs républicaines au profit d'un nationalisme, outil de division de masse du peuple français.

Que valent les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité face à une société capitaliste qui reproduit à l'infini les inégalités sociales de génération en génération ?

 
La crainte principale que nous pouvions avoir mercredi était la réaction de la société française. Une attaque contre la presse, par des Musulmans français, des jeunes de banlieue, dans un contexte de montée de l'islamophobie et du racisme et avec une imprégnation grandissante des idées de l'extrême droite dans le débat politique... Nous étions en droit de nous attendre au pire. Pourtant, la société française dans sa majorité a réagi avec discernement et ce fut une surprise agréable... D'ailleurs l'extrême droite a pour l'instant échoué à récupérer le mouvement. Il ne faut pas crier victoire, ne pas tomber dans l'Union Sacrée en se réjouissant que Marine Le Pen ait été exclue dimanche, mais il faut quand même apprécier ce fait pour ce qu'il est et s'en servir dans l'avenir à donner à ce mouvement. La France qui se rassemble refuse pour le moment ceux qui l'invitent à trouver des boucs émissaires et à se tourner contre une partie d'elle-même qui ne serait pas assez française car musulmane.

Dans l'analyse, nous devons faire attention à ne pas négliger les causes de ces attentats. Les frères Kouachi et Coulibaly étaient des français qui sont nés et qui ont vécu dans le système français. Sans aucunement chercher à justifier leur folie meurtrière, on peut constater que ce sont des jeunes comme il en existe sûrement des milliers dans notre pays. S'ils s'en sont pris aux valeurs républicaines, c'est aussi peut-être parce que la République est souvent pour eux synonyme d'exclusion, de chômage, de ghettoïsation et de misère. Les voix extrémistes s'élèvent contre une impossible intégration des français issus de l'immigration dans les valeurs de notre République. J'aimerais leur opposer ce fait : pourquoi, alors que certains sont français de 3ème génération, une immense majorité d'entre eux sont toujours parmi les plus pauvres de nos concitoyens ? Que valent les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité face à une société capitaliste qui reproduit à l'infini les inégalités sociales de génération en génération ? Le repli communautaire est un outil de division au service de notre société de classes qui l'encourage dès qu'elle le peut. On nous parle de la communauté musulmane, de la communauté juive, de la communauté gitane, de la communauté pied-noir et j'en passe, alors que nous sommes censés être dans une République Une et Indivisible Nous devons combattre ces replis qui sont autant de freins au vivre ensemble en même temps que nous combattons les raisons qui les provoquent. J'aimerais toutefois souligner au passage que les progressistes souffrent de leur quasi-absence dans les quartiers populaires dans ces combats. Il me revient à l'esprit les émeutes de banlieues de 2005, parties d'un rejet de la misère et de l'abandon des quartiers populaires, mais incapables de se transformer en un mouvement plus large faute de perspectives politiques y compris dans les municipalités de gauche.

Dans ce contexte nous allons retourner deux fois aux urnes en 2015, avec le risque à chaque fois d'un renforcement de l'extrême droite. Quelle importance y auront les événements de ces derniers jours ? Cela dépendra en partie de notre capacité à analyser et à participer au mouvement qui se dessine. Cette peur nouvelle chez les gens vient s'ajouter à la souffrance et à la désespérance dans notre société qui souffre de la crise. Soyons vigilants, car n'oublions pas qu'après les attentats du 11/09 (toute proportion gardée, l'émotion y est aussi forte) l'union nationale et la peur ont permis une batterie de loi liberticides et un engrenage militaire au Moyen-Orient dont nous voyons toujours les conséquences.

Dans l'Hérault, ces questions se posent tout particulièrement. Nous sommes dans un département en ruine économique, l'un des plus pauvres de France, que les politiques tant de droite que sociales-démocrates ont méthodiquement détruit ces 30 dernières années. D'un département agricole avec d'importantes zones industrielles, nous sommes devenus le bronze-cul de l'Europe. Le tourisme a généré de nombreux riches mais très peu de richesses. Les inégalités sociales sont exacerbées, souvent dans une même ville où alternent quartiers luxueux et réels bidonvilles. Comment ne pas parler dans le contexte actuel des jeunes Lunellois partis mourir en Syrie ? Comment ne pas dans ce cas constater l'hypocrisie de la politique étrangère française, qui s'indigne à juste titre que ses jeunes partent faire le Djihad mais qui dans le même temps soutient les Djihadistes en Libye contre Kadhafi en tant que combattants de la liberté ? L'Arabie Saoudite et le Qatar, avec qui nous avons des accords financiers importants, ne sont pas non plus les pays les plus à la pointe de la planète en ce qui concerne les libertés.

13/01/15