Après les attentats du 7 janvier 2014, le slogan « je suis Charlie » s'est répandu à une allure folle, dans les médias, les réseaux sociaux, les écoles, au point de devenir le signe distinctif d'un ralliement. Quels sont les effets pervers de ce slogan ? Au lieu de défendre la liberté, n'est-il pas le marqueur d'une censure ?

 

Dans les médias, l'immédiat : la traque du tac au tac, en temps réel, sur toutes les chaînes, partout. Moteur à explosion. L'information avance dans la formation de l'Un. Elle avance telle une locomotive dans laquelle on s'agglutine, de peur d'être laissé au bord d'un monde où règne la terreur. « Je suis Charlie » « je suis Charlie » « je suis Charlie ». Synchronisation des affects. Stop. Descendons de ce train en marche. Où va-t-il à ce rythme effréné ?

L'enjeu ici est de chercher la nature de cette mécanique et d'en deviner la trajectoire. L'enjeu n'est pas de porter un jugement de valeur sur des émotions, toujours légitimes, mais de comprendre ce qui se joue en nous et pour nous afin de rester maîtres de notre destin, d'être libre en somme.


LA RELIGION CHARLIE

On pressent bien que c'est de notre liberté qu'il s'agit. Car la liberté n'a pas que le terrorisme comme adversaire. Il semble même que son premier adversaire soit la liberté elle-même. On deviendrait liberticides au nom de la liberté. Elle paraît n'exister que dans le doute : dès qu'on cesse de la questionner, dès qu'on l'érige en vérité absolue, elle disparaît. Lorsqu'on la suit coûte que coûte, à la manière d'un ruban de Möbius¹, elle se retourne sur elle-même. C'est le nœud de notre trajectoire.

Le slogan « Je suis Charlie », procède de cet artifice : sous le maquillage de la liberté d'expression, Charlie porte le visage de la censure qui a son propre Dieu : « Je suis Charlie », ne se discute pas. Ne pas y croire est un blasphème qu'on s'empresse de censurer. Comme une loi générale, il ne se pense pas non plus.


LA SERVITUDE CHARLIE

« Je suis Charlie ». L'utilisation de la première personne du singulier agit comme une injonction à être et se soumettre : l'adulte le fait avec l'enfant, il parle à sa place, le laisse passif, détruit toute velléité d'autodétermination. Les entreprises choisissaient pour le consommateur (« Avec Carrefour, je positive »). Maintenant, le pouvoir pense pour son peuple ce qu'il doit être. Charlie est un pantin désarticulé.

On deviendrait liberticides au nom de la liberté


Le tour de force de ce dogme est d'étouffer dans l'œuf toute possibilité contestataire sans coercition de l'État, sans force policière : ne pas y souscrire est rejeté d'emblée par la masse. « Je suis Charlie » est un mouvement contre-révolutionnaire. Le slogan se donne le sentiment de la Résistance alors qu'il ne défend que la Bastille : il pose un couvercle de valeurs universelles sur le bouillonnement social. Le citoyen ne s'oppose plus au pouvoir, il devient le vecteur de sa propre soumission. Les révoltes multiples face à la politique libérale (Notre-Dame-des-Landes, Sivens...), sont, au moins pour un temps, canalisées au nom de cette unité nationale. L'idéologie sécuritaire et libérale du gouvernement peut se fondre sur la masse et se répand comme une sorte de Thatchérisme horizontal. « Je suis Charlie » est la version démocratique du « There Is No Alternative »².


LA PROPAGANDE D'UNE POLITIQUE LIBERTICIDE

Le slogan tend un cordon sanitaire autour celui qui pense différemment, par définition l'autre, devenu suspect, bientôt aussi clandestin, « l'ennemi intérieur », puis le terroriste. La molle masse devenue consentante et malléable, à l'image de son Président, se méfie alors de cet autre. On le traite comme une sorte de maladie auto-immune. A défaut de complètement faire partie de cette classe, on pourra toujours collaborer. Élie Aboud disait : « la communauté musulmane est le meilleur service des RG »³. Chaque individu devient un petit RG, surveille avec son œil plissé d'inquisiteur, dénonce avec la République pour alibi. Charlie, c'est le petit frère de Big Brother. Il est fou de constater que cette lutte contre le terrorisme accroît la terreur.


À LA RECHERCHE DE LA SOLIDARITÉ

manifestation Je suis Charlie à Béziers

La diffusion du slogan « Je suis Charlie » à travers le réseau social fonctionne comme le stroma autour des cellules de notre corps : il comble les interstices entre les individus. La vitesse de cette propagation révèle peut-être le désir collectif inconscient d'une solidarité, de se sentir vivre à côté des autres, grâce à un « stroma » de complicité. Tout slogan possède une part dissimulée, une part suggestive. La solidarité que nous évoque celui-ci est une illusion. Car malgré l'union sacrée, la politique libérale se poursuivra, défaisant les liens entre les individus en demandant toujours plus de flexibilité et de mobilité. La solidarité « Je suis Charlie » est fantasmatique. C'est ce qui fait son danger. Car cette douce ritournelle nous endort et nous rassure : c'est la maison en pain d'épices ensorcelée des enfants abandonnés Hansel et Gretel.


Le réveil passera sans doute moins par un coup de pied réactionnaire que par la compréhension des mécanismes qui nous endorment. Transformer le choc traumatique en densité de pensée permettrait de retrouver cette disposition intérieure qui fait notre verticalité, notre singularité. Cette transformation doit permettre à notre liberté de se questionner, de s'exprimer, d'échanger sur ce qui fait nos différences et de résister : la solidarité est le lien de la pluralité et non de l'unité.

 

(1) Surface géométrique décrite par Auguste Ferdinand Möbius en 1858 prenant la forme d'un ruban faisant une boucle mais ne présentant qu'une seule face, contrairement au ruban classique qui en possède deux.».

(2) There is no alternative (TINA, en français « Il n'y a pas d'autre choix ») est un sloganpolitique employé par Margaret Thatcher lorsqu'elle était Premier Ministre du Royaume-Uni.

(3) Déclaration dans le Midi Libre le 13 janvier 2014.