La Loi du Marché s'impose désormais dans toutes les sphères de la vie : la vie humaine et celle de toutes les espèces vivantes. Crimes d'État, commerces des armes en hausse, flicage des corps et des âmes, mafias du foot, de la coke, des passeurs, des trafiquants d'organes, tous ne tiennent qu'au prix d'une falsification de la langue.

Un des exemples les plus navrants de cette falsification : ceux qui, à quelques mois de l'ouverture de la COP21 à Paris, nous parlent des capacités d'adaptation de l'espèce humaine. Adapter le système capitaliste, surtout ne pas le changer, quitte à manger des rats, comme les derniers habitants de l'île de Pâques, quand ils eurent coupé tous les arbres.  

Pour en arriver là, depuis les premières cités antiques jusqu'aux empires, la domination masculine est restée constante ; manifeste dans la fonction guerrière, elle s'est renforcée avec l'émergence des monothéismes. Servantes d'Isis et vestales sont chassées par les prêtres, qui désormais feront tout pour faire taire les femmes, y compris en littérature. Quand certains écrasent, d'autres résistent, et, heureusement, à toutes les époques, des femmes ont réussi à se faire entendre. Alors qu'elles sont la moitié du ciel, les femmes, quand elles écrivent, n'occupent qu'une partie relativement faible des bibliothèques ou des librairies. Une bonne raison pour leur donner une rubrique entière dans notre journal. C'est en février dernier que Leila Slimani aurait dû apparaître dans notre journal, recommandée par une de nos rédactrices ; nous réparons aujourd'hui cet oubli en commentant certains extraits de son article « Une armée de plumes », paru dans Le Un quelques jours après les attentats de janvier 2015.

Alors que Kamel Daoud n'avait pas encore connu la consécration du prix littéraire qui vient de le faire connaître au grand public avec Meursaut, une contre-enquête, elle le cite parmi les plus grands, en soulignant son courage dans une Algérie gagnée par la contre-révolution religieuse : « Un homme comme Salman Rushdie doit-il être considéré comme irresponsable ? «  Évidemment non. Faut-il accuser Kamel Daoud, menacé lui aussi par une fatwa, de mettre de l’huile sur le feu pour avoir osé dire ce qu’il pense du dévoiement de l’islam ? Certainement pas. Le grand écrivain égyptien, Alaa El Aswany, attaqué deux fois, physiquement, par les Frères musulmans au Caire, ne serait-il qu’un provocateur ? C’est parce qu’elle peut tout dire que la littérature est un exercice si difficile. C’est parce qu’elle ne peut se contenter de pensées schématiques, de généralités, de clichés, qu’elle est importante et essentielle. »
Évoquant son cas personnel et sa situation d'écrivain-femme, elle nous livre une description réaliste de l'immense laideur à l'œuvre dans les réseaux soi-disant « sociaux », où se déchaîne le nihilisme de l'économie de marché, affublé du masque de la croyance religieuse ; une religion vidée de sa dimension spirituelle, rabaissée à sa mécanique d'oppression la plus totale, quand la vie se réduit à du licite et du non-licite, où tout est fait pour que la femme soit maintenue en état d'infériorité, rabaissée, par le voile, au rang d'objet sexuel, comme l'explique Leila Slimani : « À la sortie de mon roman, j’ai eu la faiblesse d’aller regarder ce qu’en disaient les réseaux sociaux. J’ai été atterrée par les messages haineux que me lançaient des contributeurs, clairement proches de l’idéologie islamiste. Au-delà de ce que je représente et de ce sur quoi j’écris, indépendamment du fait que je suis à leurs yeux une femme maghrébine vendue à l’Occident et une mécréante, mon plus grand crime pour eux était d’avoir écrit un roman. “Il y a un seul livre”, s’insurgeaient-ils. “La littérature c’est la glorification du mensonge.” Ces fanatiques, ces barbares, incultes et ignorants, n’ont qu’un livre à brandir et ils l’ont mal lu. Dans le monde arabe, on compte 60 millions d’illettrés sur une population de 280 millions. Selon l’ALESCO (Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences), chaque habitant ne consacre que six minutes par an à la lecture d’un livre et la grande majorité des livres édités parlent de religion. Tous les dictateurs arabes le savent bien : en éduquant les hommes, on prend le risque qu’ils vous renversent. Et qu’ils défilent un jour, un stylo à la main. » 

http://le1hebdo.fr/numero/40/une-arme-de-plumes-642.html

Le stylo à la main, brandi par des femmes visionnaires et talentueuses, comme Julia Kristeva, Chahdortt Djavann, Sala Chafik, Élisabeth Roudinesco, Hannah Arendt, Colette, Mélanie Klein, Jacqueline Risset, dont nous parlerons dans les prochains numéros.