Des cicatrices symboliques scarifient mes états d'âme démocratiques. Inexorablement je glisse. Je glisse en dehors du « jeu » démocratique. J'ai mis dix ans pour m'abstenir pour la première fois, étant à l'étranger, mais bizarrement sauter le pas une première fois ne fut pas si difficile à vivre.

vote1- T'as voté, toi ?

- Oui. J'ai voté. La mort dans l'âme. Et toi ?

- Moi je n'ai pas voté. La mort dans l'âme

- Pourquoi ? Tu n'as pas pu ?

- Oui et non. Oui, car de toute manière je n'étais pas inscrit sur les listes, tu comprends je suis arrivé ici un peu par hasard, un peu à l'improviste, par la porte de derrière, et je ne pensais pas forcément y rester donc par la force des choses quoi qu'il arrive je n'aurais pu voter. Mais incontestablement, ce fut bien confortable pour moi. Ne pas avoir à hésiter, à réfléchir sur le sens d'aller voter ou non, ne pas questionner ma foi en la démocratie qui pourtant est grandement émoussée. Je ne suis pas sûr de revoter tout de suite.

 

- Mais pourtant l'abstention favorise l'extrême-droite, tu le sais bien ?

- Oui bien sûr, mais je nous vois nous battre contre des moulins à vents. J'y perçois une lente agonie du capitalisme. Je l'aurais cru plus brusque mais je sous-estimais sa résistance. Agonisante, elle ne m'apparaît que plus puissante.

- Donc si j'te suis, cela ne sert plus à rien de se battre, de lutter, de s'engager, de s'entraider ? Ce n'est pas ton cas personnel d'ailleurs à ce que je sache, tu t'investis encore !

- C'est vrai oui, peut-être est-ce par habitude, peut-être est-ce par l'inconsciente et égoïste pensée de me dire « au moins tu auras fait quelque chose ».

- Tu sais moi ça ne me plait pas, ces élections dans ce dispositif bipartite. D'ailleurs, et c'est bien pour le pire, il a même tendance à évoluer en système tripartite. Mais bon, le plus important, c'est bien de voter pour le moins pire, non ?

- En arriver à voter pour « le moins pire »... tu vois cela me fatigue au plus haut point, une telle désespérance électorale que de n'avoir le choix pour le « moins pire ». Tiens, pour qui as-tu voté en 2007 au deuxième tour ?

- Eh bien Ségolène Royal.

- Jamais tu n'aurais voté Sarkozy ?

- Ha ça jamais de la vie !

- Mais si c'était le FN qui était arrivé à ce second tour comme 5 ans auparavant contre l'UMP, tu aurais voté Sarkozy ?

- Bien évidemment, le barrage à l'extrême-droite prime.

- Donc, vois-tu que juste auparavant, tu avais écarté l'idée de le faire, mais dans un contexte un peu particulier mais largement envisageable, un postulat bien établi peut se fissurer. C'est tout-à-fait ça le vote « pour le moins pire », Margaret Thatcher a été le plus grand chantre européen du capitalisme libéral européen, mais oppose-la à, je ne sais pas moi, Poutine ou Pinochet, et là elle devient le défenseur des libertés et des droits de l'Homme, l'icône de la démocratie. Pourtant, elle est responsable d'une casse sociale sans précédent au Royaume Uni qui a débouché sur l'émergence du mouvement white Skinhead. Tout n'est que question de référentiel, et voter pour le moins pire c'est s'asseoir sur ses idées. Pire, c'est contribuer à la validation d'un programme politique auquel tu n'adhères pas.

- Je vais me répéter mais pourtant l'abstention favorise l'extrême droite, tu le sais bien. Comme on le voit en ce moment, la forte abstention des élections locales passées et à venir favorise l'accession du FN aux postes d'élus, et œuvre à la normalisation de ce parti.

- Si la situation était aussi simple, je ne serais pas confus à ce point. Un sérieux dilemme m'habite et me fait rester sur cette ligne de crête, faut-il voter ou non ?

 

Des cicatrices symboliques scarifient mes états d'âme démocratiques. Inexorablement je glisse. Je glisse en dehors du « jeu » démocratique. J'ai mis dix ans pour m'abstenir pour la première fois, étant à l'étranger, mais bizarrement sauter le pas une première fois ne fut pas si difficile à vivre. Pourtant mon éducation parentale avait bien gravé dans mon esprit de garçon bien élevé que voter était plus qu'un droit, un devoir. Par la suite, j'ai bien saisi que dans les discussions politisées avec de vagues connaissances, d'illustres inconnus ou des amis proches, les personnes qui ne se rendaient pas aux urnes se faisaient rapidement éconduire ou museler par un « attends, si tu ne votes pas, tu n'as pas le droit de critiquer ». Avec un peu de recul quel mépris ont les gens d'adopter ce postulat, quelle arrogance et quel formatage des esprits.

Je l'ai fait moi aussi, je ne suis pas mieux qu'eux mais je dois bien avouer ma difficulté à être démocrate aujourd'hui, dans cette monarchie présidentielle. Et mon premier remède est de m'investir dans ce combat, mais pas à corps perdu sous risque de se noyer sous l'épaisse vague brune. Je vis et lutte, je vis en luttant mais je ne lutte pas pour vivre. J'y vais à pas feutrés, j'y vais à l'aune de mon envergure et de mes moyens. Je participe à ma manière sans voter, sans être encarté mais j'y participe.