Nos villes sont des prisons à ciel ouvert. Presque partout, presque tout le temps. Je dirai plus tard où et quand trouver un îlot de liberté, un espace du possible, comme celui où Michel Houellebecq nous avait entraînés il y a si longtemps, du côté de Bordeaux.

par Sunzi,

Mais d'abord, ouvrir les yeux, voir la prison, pour éviter d'y rester coincé, et pour enseigner à nos enfants une autre manière d'habiter le monde.

Van Gogh, Schönberg et la Voie Lactée

En mai 1889, à St-Rémy-de-Provence, dans l'asile du monastère où il venait d'être interné, Vincent Van Gogh peignait "La Nuit étoilée". 10 ans plus tard, à Vienne, Arnold Schönberg composait La "Nuit transfigurée". S'ils revenaient aujourd'hui, surprise, déception, effroi : la nuit n'est plus la nuit. Les pollueurs nous ont volé la nuit; leurs pollutions nocturnes sont beaucoup moins agréables que celles des collégiens pendant leurs rêves érotiques; ce sont de terribles pollutions visuelles, au même titre que la publicité ou les images de nos écrans. Mais celle qui nous occupe ici est infiniment plus pernicieuse, puisqu'elle a une conséquence anthropologique, en nous mutilant d'une partie de nous-mêmes, en nous privant du spectacle de la nuit étoilée, un spectacle et une contemplation qui nous sont familiers depuis près de 2 millions d'années pour ce qui est de notre espèce, et depuis 5 millions d'années, pour les hominidés, qui, fait notoire, n'avaient pas les yeux dans les poches et qui, eux aussi, se couchaient dans l'herbe ou sur le sable, le soir, pour rêvasser ou pour prévoir leur trajet du lendemain (1).

Depuis les évasions par hélicoptère, les toits des bâtiments des prisons sont désormais prolongés par ces immenses grillages métalliques qui couvrent les zones de promenade. Sur nos têtes de citadins, les grillages ne sont pas faits de métal, mais de photons, de torrents de photons jaunâtres, de dégueulis de photons blafards, de mille réseaux baveux installés par EDF et ses complices criminels : les entreprises de lampadaires, les énarques du ministère de l'intérieur qui mettent la sécurité loin au-dessus de liberté-égalité-fraternité, les policiers qui dictent leur loi à chaque ministre de l'intérieur dès qu'il entre en fonction (2), les élus des villes et des champs qui appliquent ces consignes d'éclairage public; ainsi, pas un bout de rue ne doit rester dans l'obscurité dès que le soleil se couche, puisque, c'est bien connu, chaque coin de rue, chaque encoignure de porte peut cacher un coupe-jarret prêt à dévaliser ou étriper le piéton qui oserait s'aventurer dans une avenue privée de ce déluge dément de lux et de mégawatts produits par nos bienfaitrices centrales nucléaires.
Jusque dans les villages les plus calmes, pas une route, pas un carrefour n'échappe à la folie illuminatrice qui s'est emparée de l'humanité il y a moins de 200 ans, d'abord timidement, vers 1825, avec le gaz, puis, furieusement, avec l'électricité, au début du XXème siècle.

En ce XXIème siècle, aussi funeste que le précédent, des milliards d'êtres humains ne peuvent plus, la nuit, voir le ciel étoilé. La Voie Lactée avait émerveillé des milliers de générations : homo erectus depuis 1,8 millions d'années, homo sapiens depuis 400.000 ans, tous nos ancêtres avaient ce lien au cosmos (3) que nous sommes en train de perdre, alors même que ce lien est un des éléments de ce qui nous constitue en tant qu'être humain, comme le langage, la famille, la faculté d'empathie, la capacité à vivre en société, la conscience de la brièveté de la vie et du bonheur d'être en vie.

Heureux les astronomes et les astrophysiciens, heureux les lecteurs d'Hubert Reeves, qui savent que nous sommes poussières d'étoiles, heureux les habitants des hameaux isolés, des déserts ou des montagnes, qui, la nuit, peuvent encore se promener dans les étoiles et les galaxies, qui enseignent à leurs enfants les noms et les figures des constellations, puis, les yeux, le cœur et l'esprit remplis de ces merveilles immenses, vont se blottir dans le si petit creux de leur si petit lit, vont plonger au fond de leurs rêves, ou, s'ils ont de la chance, vont serrer dans leurs bras l'objet de leur amour.

Tout espoir n'est pas perdu

La bombe atomique a fait entrer l'humanité dans une phase d'irréversibilité, aussi bien pour le nucléaire militaire, où le désarmement pourrait prendre des siècles s'il se poursuit au rythme actuel, que pour le nucléaire civil, incapable de traiter les déchets des centrales, ni de stocker les combustibles usés, ni même de mener à terme les premiers démontages de centrales hors d'usage.
Le désastre de l'éclairage public, lui, est réversible ; il ne dépend que de la volonté politique, puisque des solutions techniques existent déjà, elles sont connues, comme le savent tous nos lecteurs.

Poussin et les perdrix

Question ciel nocturne et Voie lactée, Béziers est aussi nulle que la plupart des villes du monde ; aussi vais-je plutôt aller faire un tour dans une autre ville, qui brille d'une lumière d'une toute autre qualité, pour quelques mois seulement : c'est Chantilly, où le grand Nicolas Poussin (1594-1665) est mis à l'honneur au Musée Condé. En attendant de visiter cette exposition (« Poussin, le massacre des innocents, Picasso, Bacon », jusqu'au 7 janvier 2018), ou de lire son très beau catalogue (Flammarion, 6.9.2017), chez moi ou à la MAM (oui, la MAM, achetez-le !), je pourrai toujours réécouter, nichée dans le site de France-culture (https://www.franceculture.fr/émissions/lart-est-la , la belle voix de ce génial montreur d'images, Jean de Loisy, dans son émission « l'Art est la matière » de ce dimanche 10 septembre, et celles de ses invités Pierre Rosenberg, Laurent Le Bon et Philippe Dagen : à eux quatre, par leurs mots, leurs descriptions de ce tableau de 1626, du « Guernica » (1922-1945) de Picasso et de « La Tête » (1948) de Francis Bacon, ce sont les bleus, les jaunes et les rouges de Poussin qui me viennent aux yeux, en même temps que l'évocation du vrai massacre d'enfants qui eut lieu dans l'île de Chios, lors d'une campagne de conversions forcées menée par les Turcs en 1566. Le génois Vincenzo Giustiniani, qui avait commandité l'œuvre à Poussin, était né à Chios en 1564; plusieurs enfants de sa famille avaient été décapités pendant cette campagne de conversion. Poussin réalisa donc une œuvre d'actualité, d'où le choix des commissaires de cette exposition au musée Condé de relier ce « Massacre des innocents » peint en 1626 à la photo, parue il y a quelques mois, de ce petit garçon mort échoué sur une plage de Turquie.

Et les perdrix, dans tout ça ?

C'est Alain Souchon, évidemment, qui me les a données, délicatement enveloppées dans de douces notes de musique et d'espoir. Espoir de retrouver un jour des villes où je pourrai revoir ma chère Voie Lactée, comme quand mon père me montrait Orion, Sirius, Vénus, Bételgeuse et le Grand Chariot; espoir de Thomas Pesquet pour préserver notre planète, espoir de tous les vrais partisans de l'écologie, espoir de tous ceux qui ont voté Souchon au lieu de voter Macron. D'où mon programme politique, ma marseillaise à moi :


Oh libellules si délicates
Oh les mésanges petites pattes
Gentil coquelicot pardon chardon
Et le noble ver de terre pardon
Le jour se lève dans l'aubépine
Les enfants.
Chevreuils lancés au-dessus des fleurs
Chaudes perdrix au tout petit cœur
Écureuils renards pardon vipères
Pardon la pluie pardon la terre...
...Pour la côte d'Azur excusez-nous
Pour la côte d'Azur
Pardon pardon...
...Terre jolie terre notre mère volante
Avec nous dans le ciel et les étoiles filantes
Pardon.

 

·1 « Homme qui marche », 1947, sculpture d'Alberto Giacometti.
·2 « Pour la liberté. Répondre au terrorisme sans perdre la raison », François Sureau, éd. Tallandier, Paris, août 2017 ; interview de François Sureau à la « Grande Table » de France-culture, début septembre 2017.
·3 https://www.franceculture.fr/emissions/breve-encyclopedie-du-monde/voies-dacces-au-cosmos