"Elections, piège à cons ?" s'interrogeait le philosophe (1) en 1973... Si la démocratie est "le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple" (2) , il est légitime de s'interroger sur le caractère réellement démocratique du fonctionnement de nos institutions étatiques et parlementaires.

Par JC,

Pour le moins, dans une démocratie représentative, les assemblées délibérantes devraient représenter le peuple qui les a élues. Or, tel ne semble pas être le cas en France comme dans ce qu'il est convenu d'appeler les "grandes démocraties".

 

Un constat partagé: le taux de participation ne cesse de diminuer pour descendre à moins de 50%

 

Depuis les premières élections législatives de la Vème République, et, plus particulièrement depuis 1986, le taux de participation des électeurs ne cesse de décroître pour, lors du premier tour des législatives 2017, passer en-dessous de la barre des 50% (3) :

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élections législatives, taux de participation depuis 1958

 

Une incidence sur la présentation des résultats

Lors du premier tour des élections législatives, avec une abstention supérieure à 50%, les pourcentages de voix obtenues par les candidats apparaissent plus modestes : ils se trouvent divisés par deux et devraient inciter les organisations politiques à plus de modestie.

Nationalement, seuls 15% des électeurs ont ainsi porté leurs suffrages sur le candidat de La République en marche et du MODEM :

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élections législatives 2017, résultats France entière, premier tour

 

Ainsi, 16.55% (au second tour) des électeurs peuvent envoyer à l'Assemblée nationale 64.15 % des députés....

A Béziers...

A Béziers, la situation est encore accentuée par un taux d'abstention plus élevé, les deux candidates s'affrontant au second tour n'ayant recueilli, à elles deux, que moins d'un tiers des voix des électeurs inscrits :

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élections législatives 2017, résultats Hérault 6 ème circonscription, premier tour

 

Au second tour, Emmanuelle Ménard est élue alors que moins d'un électeur sur quatre (22.61%) s'est prononcé en sa faveur.

 

Le vote, dans une démocratie purement formelle, apparaît comme un simulacre...

 

 

Les motifs de l'abstention

L'abstention est parfois motivée par des "tous pourris" ou des "ça ne changera rien..." Mais l'absence de candidats optant pour des projets en rupture avec le système capitaliste, donc d'offre politique alternative, est aussi souvent invoquée. Le problème de la représentativité des élus et l'absence de contrôle sur leurs actions est également présenté comme un argument soutenant l'abstention.

La question de la représentativité des élus

Il faut dire qu'en l'absence de scrutin à la proportionnelle intégrale, seul en mesure d'assurer une représentation de toutes les tendances de l'électorat, la représentativité des élus n'est pas garantie. Le mode de scrutin majoritaire teinté d'une dose de proportionnelle, retenu pour les élections municipales, conduit à des aberrations telle qu'une liste ayant été choisie, au second tour, par moins d'un électeur sur trois dans le cas d'une triangulaire, se voit attribuer plus des trois quarts des sièges.

Les élections municipales de 2014 (4) à Béziers illustrent ce déficit de démocratie :

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L'impossible révocation de l'imposteur élu

Lorsque le corps électoral s'est prononcé en faveur d'un projet politique porté par un candidat, ce dernier, une fois élu, peut mettre en œuvre une politique contraire aux déclarations de campagne. Le mandat n'étant pas impératif et la révocation restant juridiquement impossible, le candidat peut solliciter les suffrages en déclarant que "[son] ennemi, c'est la finance" et, pendant la durée de son mandat, faire adopter des mesures dictées par le MEDEF et la haute finance.

Le "mauvais" vote outrepassé

Par ailleurs, quand le peuple vote "mal", c'est-à- dire de manière non conforme aux attentes du pouvoir en place et du capitalisme, on corrige le vote. Ainsi, le projet de réforme constitutionnelle européenne soumis à référendum en 2005, malgré un rejet massif des électeurs, a été, malgré tout, mis en œuvre.

Les gouvernements européens ont préparé en 2007 le traité de Lisbonne, reprenant les principaux éléments de cette constitution : une révision de la Constitution française, effectuée par la voie du Congrès le 4 février 2008 au château de Versailles, a permis la ratification du traité lui-même par la voie parlementaire le 8 février 2008.

 

L'absention considéréé comme un acte miltant

 

 

"Alors, voter ?" interroge Alain Badiou (5) .

Voter, c'est renforcer une orientation conservatrice

Le conservatisme et le réformisme constituent les éléments centraux d'un parlementarisme érigé en forme parfaite et immuable de la démocratie. Or, droite et gauche sont des orientations qui ont en commun l'affirmation selon laquelle leur conflictualité apparente doit rester dans des limites constitutionnelles qu'elles acceptent l'une et l'autre.

"Nous devrions désormais tous le savoir, conclut Badiou : voter, ce n'est jamais que renforcer une des orientations conservatrices du système existant. Ainsi, ramené à son contenu réel, le vote est une cérémonie qui dépolitise les peuples".

L'élection, ce n'est pas la démocratie

Jacques Rancière (6) affirme que, dans son principe comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie : la démocratie est fondée sur l'idée d'une compétence égale de tous et le mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu'il se pratiquait à Athènes, afin d'empêcher l'accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent.

"La représentation, elle, est un principe oligarchique: ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population: la naissance, la richesse, le savoir ou autres" poursuit-il... L'élection d'un président comme incarnation directe du peuple a été inventée en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par de Gaulle pour donner un "guide" à un peuple trop turbulent (7) .

Parallèlement, les élections législatives ne consacrent pas la vie démocratique, elles sont même la manifestation de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d'une classe de politiciens.

Ainsi, les élections, quel que soit le mode de scrutin, hormis donc le tirage au sort, ne sont pas le moyen d'instaurer la démocratie : le refus de vote, tel qu'il s'exprime de manière accrue lors de chaque élection, s'analyse aussi comme un acte politique radical et exigeant.

 

(1) Jean-Paul Sartre, Les temps modernes, janvier 1973

(2) Abraham Lincoln (président des États-Unis de 1860 à 1865); discours de Gettysburg, 19 novembre 1863

(3), (4) ministère de l'intérieur, résultats des élections

(5) Alain Badiou, voter renforce le conservatisme, Le Monde, 19 avril 2017

(6), (7) Jacques Rancière, l'élection, ce n'est pas la démocratie, le Nouvel observateur, 28 mai 2012