C'est Yannick Jadot qui, en commentant par ces mots l'image du spectacle du discours d'Emmanuel Macron dans la cour du Louvre, a livré un des commentaires les plus pertinents de ces instants solennels. Orson Welles n'aurait pas fait mieux que les habiles cameramen seuls autorisés à filmer cette séquence : un plan en contre-plongée inscrivait le visage du Président très exactement sous l'angle du sommet de la pyramide.

Par Sunzi,

Vous aviez été déçu par Yannick Jadot lorsqu'il avait retiré sa candidature pour s'arrimer à l'incertain attelage de Benoît Hamon. Votre déception confirmait les craintes que vous aviez, depuis 2011, quand le PS avait accouché d'une invention diabolique, les primaires, qui allait dévorer ce vieux parti, comme elles conduisirent à leur perte tous les partis qui l'utilisèrent.

Chez Europe-Ecologie-Les-Verts, Cécile Duflot, écartée par les primaires au profit de Yannick Jadot, alors que, malgré les kilos de critiques qu'elle mérite pour ses manœuvres des derniers mois, elle aurait été plus pugnace que YJ face aux journalistes et autres membres du clergé du Spectacle. Dans cette arène politique de l'élection présidentielle, Cécile Duflot aurait probablement obtenu un meilleur score que Yannick Jadot, s'il s'était présenté au 1er tour, même en tenant compte de ceux des adhérents EELV qui n'auraient pas voté pour elle.

Aux primaires du PS, Manuel Valls, a été écarté au profit de Benoît Hamon et on peut essayer d'imaginer le film : Valls, ça aurait donné quoi ? Une dégringolade plus grande encore ? Ou l'inverse ? Chez les LR, Alain Juppé écarté au profit de « J'avais dit que je me retirerais si j'étais mis en examen mais je ne me retire pas ». Un nom à rallonge, pour éviter « François Filou », un jeu de mots parfaitement déplacé et de très mauvais goût.

J'aime depuis mon enfance les noms à rallonge, comme celui du vieux sage dans le merveilleux album d'Uderzo et Goscinny « Oumpah-Pah le Peau-rouge ». Au début du récit, ce sage se nomme « N'a-qu'une-dent » puis, quelques combats plus loin, contre le sorcier « Y-Pleuh », il est devenu « N'a-qu'une-dent-mais-elle-est -tombée-alors-maintenant-n'en-n'a-plus ». Merci à toi, Goscinny, digne fils d'Hergé et de Franquin ! Merci Rabelais et Saint-Simon, Sade et Bataille, merci Céline et Jean de La Fontaine, Barthes et Fabrice Luchini ! Oh, le plaisir du texte ! Oh, le français, la plus belle de toutes les langues, après le chinois!

 

La France est un royaume révolutionnaire

 

Revenons à nos moutons, donc aux sujets du royaume de France, qui viennent d'élire leur jeune roi.
Un roi, et pas un pharaon, trop risqué, il pourrait rétablir le polythéisme ou faire revenir les dieux de l'Olympe, avec leur cortège de philosophes et de poètes! Vous n'y pensez pas, tout de même : Empédocle, Héraclite, Homère, Pindare, mis entre toutes les mains ? Où irait-on ? Heureusement, la jeune garde veille au grain et chasse de la place de la République le vieux philosophe qui s'y était malheureusement aventuré.


Au soir du 7 mai, les sujets électeurs ont assisté, médusés, à la mise en spectacle de la prise du pouvoir par Emmanuel 1er (excellent film de Roberto Rossellini : La prise de pouvoir par Louis XIV, 1967).


Stupéfiant rodéo en voiture dans les rues de Paris, le carrosse royal poursuivi par la meute des motos, longue traversée, à pied, de la cour du Louvre, le palais des rois, traversée solennelle, malgré cet étrange éclairage sur les semelles beiges de ses souliers recourbés comme des santiag, traversée filmée en plan-séquence et dans un clair-obscur, jusqu'à provoquer émotion, fascination et sidération et enfin, ce discours majestueux (j'analyserai plus tard son contenu, digne d'intérêt) derrière un pupitre judicieusement placé dans la ligne de mire de la caméra posée à ses pieds.


Nos lecteurs les plus vieux connaissent déjà Guy Debord et sa « Société du Spectacle », paru en 1967. Les plus jeunes découvriront avec étonnement ce livre justement associé à Mai 68 et qui commence par cette citation de Feuerbach, tirée de la préface à la 2ème édition de L'Essence du Christianisme :
« Et sans doute notre temps...préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être...Ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

Comme toujours, c'est Philippe Sollers qui parle le mieux de la France et de la royauté, dans son roman « Beauté », paru en janvier 2017 : " la France est le pays des accomplissements imprévus. Toutes les contradictions, comme des fleuves, coulent vers elle. Elle les intègre et les assimile, non sans mal, dans des synthèses instables, qui, sans arrêt, se métamorphosent. C'est le pays des fins qui s'ignorent. Drôle de royaume révolutionnaire, évoqué par Rimbaud dans Illuminations. Un beau matin, chez un peuple fort et doux, un homme et une femme superbes criaient sur la place publique. « Mes amis, je veux qu'elle soit reine ! » « Je veux être reine ! » Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de révélation, d'épreuve terminée. Ils se pâmaient l'un contre l'autre.

 

Un président qui a épousé celle qui fut son professeur de théâtre et qui continue aujourd'hui à lui faire répéter ses discours, c'est plutôt rassurant

 


En effet, ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et tout l'après-midi, où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes. »

C'est un rêve et ce n'est pas un rêve. Les Français ont fait la Révolution et systématisé la Terreur, mais « un beau matin » (ça alors!), ils se sont transformés (pour un jour) en « peuple fort et doux ». Un homme et une femme superbes crient sur une place publique, disons la place de la Concorde, à Paris, ex-place Louis XV. Le roi et la reine, guillotinés sur place, se relèvent, métamorphosés, sur une arche, en couple de jeunesse ravie. L'égalité entre roi et reine, jusque-là interdite, est proclamée, dans une tonalité extatique et initiatique, comme une révélation et une épreuve terminée. On se croirait dans La Flûte enchantée. ...
Royauté est un psaume chanté à Paris par un jeune homme de 20 ans, après une révolution dans la révolution. Vous auriez pu être à Babylone ou dans la Jérusalem céleste de l'Apocalypse, mais ici le monde n'a pas disparu, et la beauté, par-delà les ténèbres, brille de tous ses feux quand elle veut. Le Royaume est une Révolution permanente, dont la langue, portée à un certain niveau, reçoit tout et traduit tout en mieux. »

Il me reste à espérer qu'Emmanuel Macron reverra, très bientôt, ces 2 minutes de télévision que nous offrit ce lundi soir le grand-prêtre Pujadas, où l'on voit Brigitte, son épouse, filmée il y a un an environ, expliquer que, jadis, admirative des progrès de son mari dans l'art du théâtre qu'elle lui avait enseigné, elle pensait qu'il allait devenir écrivain, que c'est dans la littérature qu'il se réaliserait pleinement, qu'elle n'imaginait pas qu'il se dirigerait vers la politique. S'il revoit cette séquence, ou si Brigitte la lui rappelle, tous les jours de préférence, nous aurons peut-être un roi-président qui réussit à désapprendre la novlangue de l'ENA, qui redonne aux Français et à tous ceux qui habitent la France le goût et la passion de la littérature et de la poésie, de Dante à Joyce, de Colette à Kristeva, de Céline à Sollers ... une passion qui nous entraîne vers Titien et Fragonard, vers Picasso et Manet, vers Bach et Mozart et vers l'admirable Temps des Cerises.


Un président qui a épousé celle qui fut son professeur de théâtre et qui continue aujourd'hui à lui faire répéter ses discours, c'est plutôt rassurant, même si ça ne suffit pas à tenir à distance les prétentieux et vénéneux façonneurs d'image, ces « communicants » toujours prompts à faire trébucher celui qu'ils sont censés servir. L'espoir est permis, puisque dans son programme et ses discours, il a beaucoup été question de l'école.


En plus des enfants, des collégiens, des lycéens, des étudiants et des chercheurs, puisse notre nouveau président penser aussi à l'enseignement pour les adultes, Français ou étrangers, qui ne maîtrisent pas la langue française, parce qu'ils l'ont perdue (comme ces « décrocheurs » qui, 7 ou 8 ans après avoir quitté l'école, ne savaient plus ni lire ni écrire, comme le rappelait, il y a quelques semaines, la présidente d'ATD-Quart-Monde, venue accompagnée par Nicolas Hulot), ou parce qu'ils ne la connaissent pas encore. Il est scandaleux que nos institutions ne fassent pas plus d'efforts pour permettre à tous d'apprendre le français. Nos dirigeants s'imaginent-ils qu'un être humain, arrivant d'ailleurs (et à fortiori s'il a fui la misère et/ou la guerre) puisse vivre heureux dans un pays dont il ne comprend ni les lois, ni la langue, ni la culture ?

Décidément, je n'y arrive pas : je rêvais d'un article qui mêlerait légèreté et profondeur, comme Mathieu Madénian dans Charlie Hebdo ... mais voilà, je viens d'apprendre qu'une fois de plus, des migrants se sont noyés en Méditerranée (on parle cette fois de 230 disparus), et ça, c'est pas léger, et ce n'est pas Emmanuel Macron tout seul qui pourra l'empêcher. Souhaitons qu'il contribue de toutes ses forces à une diplomatie et une politique internationales qui aboutiront à éviter de tels drames.