Edito

Bella Ciao, Béziers!

parisienAC'est la rentrée pour Envie à Béziers et l'occasion pour ce numéro 26 de vous présenter notre nouvelle formule, en attendant la refonte de notre site en 2019. Nous continuerons à faire paraître un numéro bimestriel et notre page sera alimentée régulièrement par des brèves sur l'actualité, les dessins de Clo et les annonces de l'agenda. Nous poursuivrons également notre collaboration avec Visa, cette ancienne association intersyndicale de vigilance contre l'extrême droite. La nouveauté c'est que nous publierons nos dossiers en décalé. Et à travers ces dossiers nous nous demanderons où en est notre ville de Béziers, où en est cette ville moyenne dirigée par l'extrême droite. Certains disent que Béziers va mieux. D'autres qu'à part une nouvelle pelouse et la grande roue rien n'a changé. On vous en dira plus sur notre prochain dossier consacré à la politique du cœur de ville. Pour ce numéro 26 il est beaucoup question d'écologie tant elle est préoccupante et aussi des fanfaronnades macroniennes ou ménardiennes, peu préoccupées du bien commun. Bonne lecture et Bella ciao, Béziers !

Etienne Penissat est l'auteur de « Les classes sociales en Europe, Tableau des nouvelles inégalités sur le vieux continent » aux éditions Agone. Mi janvier, lors du café socio organisé par En vie à Béziers à la Colonie Espagnole.

Par Clairette

Il est venu présenter son dernier livre, coécrit avec Cédric Hugrée et Alexis Spire, chercheurs au CNRS. Nous avons pu lui poser quelques questions avant son intervention.

Clairette : Bonjour Étienne Penissat, pouvez-vous vous présenter ?

Etienne Penissat : Bonjour, je suis chercheur au CNRS, plus particulièrement en sociologie et sciences politiques depuis plusieurs années. Je suis rattaché à un laboratoire à Lille, le CERAPS.

C : Dés l'introduction de votre livre, vous rappelez « que l'Union Européenne est devenue l'objet de lutte intense (...). Pour les uns, celle-ci constitue le meilleur moyen de garantir le progrès économique et la compétitivité des entreprises par l'intensification des échanges commerciaux, pour les autres, elle favorise le dumping social et nivelle par le bas les conditions d'existence du plus grand nombre ». Le débat ne peut se poser qu'en ces termes, opposer les néo libéraux et les partisans de la Nation ?

E.P : Le livre part d'une frustration, la question européenne est devenue centrale dans les débats politiques aujourd'hui, il y a un affrontement. Dans le même temps, on sait peu de choses des inégalités en Europe et des différents types de clivages qui existent. Ce qui est présenté le plus vulgairement, le plus médiatiquement, ce sont des oppositions un peu bêtes entre pays : les pays du Sud où ils sont fainéants, les pays du nord où ils travaillent plus dur. On compare la France à l'Allemagne, le Royaume Uni. Mais cela masque qu'à l'intérieur de ces pays, il y a des clivages sociaux, des inégalités sociales fortes. Par contre, il peut y avoir des proximités entre des classes sociales de pays différents, donc notre question est de comprendre ce qui rapproche le plombier polonais et le plombier français, des éléments sur lesquels on peut prendre appui pour penser les clivages politiques.

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C: C'est remettre les classes sociales au centre ?

EP : Parler de classes sociales permet d'éviter deux pièges : le premier comme je vous l'ai dit, de ramener les inégalités à des inégalités de pays mais aussi du discours dominant qui valorise les gagnants de la mondialisation, renvoyant à des individus isolés plus ou moins compétents, intelligents ou capables de saisir des opportunités qui se présentent. Or il y a des éléments structurels. Les opportunités, les conditions d'emploi, de vie sont très différentes selon son milieu social. Dans la vie des gens, dans les clivages politiques ce sont des choses très structurantes!

Cela permet aussi de questionner les différences entre groupes sociaux, notamment entre les ouvriers, les employés et le reste de la société. Il ne s'agit pas que de regarder les revenus mais aussi s'interroger sur les conditions de travail, sur le rapport à la culture et les pratiques culturelles, sur les questions d'espace et de frontières, d'habitat ou de logement.

La notion de classe sociale nous semble pertinente car elle oblige à penser ses différentes dimensions ensemble, comment elles vont s'articuler et repérer les clivages qui divisent notre société.

C: Dans quel but ? Avez vous des solutions ?

E.P : Pas de solution magique ! Nous amenons un point de vue documenté, plus objectif, qui puisse servir de réflexion pour repenser la remobilisation d'un bloc social, les classes populaires sont toujours majoritaires en Europe mais invisibles sur la scène politique. C'est pour aider à réfléchir au retour des classes populaires comme acteur politique fort mais aussi à des formes d'actions publiques qui permettent de lutter contre des inégalités qui se sont creusées, différenciant très clairement le haut de la société, les classes supérieures, des classes populaires.

C: Donc nous sommes toujours dans les mêmes antagonismes, le pauvre contre le riche ?

E.P : Non, ce n'est pas le pauvre contre le riche. C'est sortir de cette approche en terme de pauvreté, très dommageable pour le débat depuis les années 70, on parle de pauvre pour définir le bas de la société c'est à dire en terme de manque, comme une catégorie molle. Parler de classes populaires, c'est réancrer le fait que le chômage, la précarité n'excluent pas du travail. Les personnes ont des métiers, des compétences donc elles s'inscrivent dans la sphère productive.
Il existe une logique de domination entre les classes, les classes supérieures accumulent des ressources pour maintenir voire renforcer leur domination.

C: Dans votre livre, vous publiez le résultat de vos études statistiques. J'ai été étonné de voir que vous rangiez dans la même catégorie socio-professionnelle la baby-sitter, la femme de ménage et l'artisan ? Dans mes représentations, je ne sais pas si je les aurais associés.

E.P : Effectivement dans le débat public ces catégories sont opposées. Cependant, si on regarde plus en profondeur, leur capital scolaire, économique, leur exposition à la précarité, on s'aperçoit qu'ils sont assez proches en terme de conditions de vie, d'espérance de vie, de santé. Leurs expériences de vie sont similaires.

C: Nous constatons une montée de l'extrême droite en Europe, n'est ce pas une manifestation des classes populaires ? Peut on partout lui donner le même sens ?

E.P : Tout d'abord, les classes populaires sont retirées du jeu politique. Elles ne sont pas représentées dans les parlements, il n'y a quasiment pas d'ouvriers ou d'employés qui sont élus, moins de 2 % à peu près partout en Europe. De plus, ces classes sont très abstentionnistes. Le Front National ne s'appuie que sur une partie minoritaire de cette classe populaire.
Sur le plan local ou national, il y a des dynamiques différentes. Toutefois, beaucoup se cristallisent sur le rejet de l'Union Européenne qui a tendance à favoriser la mise en concurrence des États, des classes populaires entre les pays. Ne pas avoir travaillé sur l'harmonisation fiscale favorise la mise en concurrence qui est un facteur de la montée de l'extrême droite en Europe. Ce n'est pas le seul mais c'est un élément structurant.

C: Vos travaux montrent que les revenus des classes populaires des pays les plus riches de l'Europe (Pays scandinaves, Allemagne) sont supérieurs à ceux des classes supérieures des pays de l'est de l'Europe (Roumanie, Bulgarie...). Ces pays de l'est, nouvellement arrivés dans l'union après le joug soviétique, sont à nouveau dans une situation de domination ?

E.P : Oui, ils sont très clairement sous la domination des classes supérieures des pays du nord et de l'ouest de l'Europe. Dans la construction européenne, le poids des élites françaises, allemandes est indéniable. Des travaux récents soulignent la marginalité du nombre de dirigeants de grandes entreprises européennes venant de l'est ou du sud de l'Europe. Cette domination est aussi renforcée par l'organisation du travail en Europe. En gros, les pays du nord et de l'ouest ont délocalisé ou sous traité une partie de leur production en jouant sur les bas salaires, des conditions de travail plus difficiles...
A cela s'ajoute aussi une domination culturelle. Dans l'habitat avec les maisons individuelles ou dans les styles de vie, dans les loisirs, on voit l'imposition de normes.

C: Alors comment peut on sortir de cette opposition entre Europe et Nation ?

E.P : C'est déjà reconnaître qu'il y a une communauté d'expérience au-delà des nations. Si on contourne le discours politique habituel, les classes populaires européennes partagent déjà une expérience commune d'insécurité sociale mais aussi dans d'autres domaines comme en terme de compétences scolaires. Ce commun devrait être politisé, rendu visible par les partis de Gauche et les syndicats, ce champ n'est pas toujours investi.
D'autre part, l'Union Européenne s'est construite en étant une machine à casser, à abîmer les droits sociaux. Du coup, les droits nationaux paraissent plus protecteurs aux classes populaires. Donc il faut jouer sur cette dialectique, défendre le cadre protecteur national tout en construisant des passerelles qui feront des classes populaires un acteur plus important sur la scène politique européenne.

C: C'est aussi un échec de la gauche européenne ?

E.P : C'est étonnant le peu de lien entre les syndicats en Europe. Certes, il y eu des manifestations en commun mais finalement peu de travail approfondi. Je n'ai pas beaucoup vu des campagnes communes mettre en scène des antagonismes de classe.

C: Pourquoi votre travail ne se fait-il que maintenant, alors que l'Union Européenne va fêter ses 30 ans ?

E.P : Les données sur lesquelles nous avons travaillées, à savoir réfléchir à partir de groupes sociaux, professionnels, auparavant ce n'était pas possible. Cela n'intéressait pas ceux qui conçoivent les enquêtes, ils étaient plus intéressés par les statistiques financières ou la comparaison des PIB. Dans ce type d'enquête, il n'est pas rare de séparer les personnes au chômage et ceux qui travaillent, pourtant beaucoup de chômeurs sont formés, ont une profession. Jusqu'à maintenant on omettait de leur demander leurs derniers emplois. C'est une anecdote mais qui permet de montrer que les élites européennes sont relativement aveugles à ces questions d'inégalités sociales !

Penissat beziers